Cupertino a longtemps juré que la régulation ne ferait de mal qu'à ses utilisateurs. Ses derniers résultats trimestriels racontent une autre histoire : cette fois, c'est le tiroir-caisse des Services qui grince.

© daily_creativity / Shutterstock
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Les résultats trimestriels d'Apple relèvent d'ordinaire d'un rituel bien huilé : des records, des superlatifs, un cours de Bourse qui salue poliment. La publication du 30 juillet 2026, la dernière de l'ère Tim Cook, coche presque toutes les cases avec un trimestre d'avril-juin historique. Presque, car au détour de la conférence téléphonique avec les analystes, le directeur financier Kevan Parekh a reconnu que les changements imposés à l'App Store commencent à peser sur la croissance des Services. Jusqu'ici, la firme préférait chiffrer les risques pour ses utilisateurs plutôt que pour ses marges.

Des Services record, et pourtant la mécanique se grippe

Les Services regroupent tout ce qu'Apple facture sans vendre d'aluminium : App Store, iCloud, Apple Music, Apple TV+, AppleCare et quelques autres. Ce segment, devenu au fil des ans le principal relais de croissance de l'entreprise, a encore généré 30,7 milliards de dollars sur le trimestre, en hausse de 12 % sur un an. Sur le papier, rien à signaler.

La croissance atteignait encore 16 % au trimestre précédent, et le consensus des analystes tablait plus haut (la nuance a son importance à ces altitudes). Surtout, les Services signent leur premier recul séquentiel depuis 2022 : 30,7 milliards, contre près de 31 milliards trois mois plus tôt. Devant les analystes, Kevan Parekh a cité plusieurs vents contraires : un jeu mobile en repli, un effet de comparaison défavorable, et deux facteurs autrement plus structurels. D'un côté, les évolutions du modèle économique de l'App Store dans « certains pays ». De l'autre, la décision de justice américaine qui contraint Apple à tolérer les liens de paiement externes, héritage du bras de fer avec Epic Games.

Wall Street n'a pas apprécié le tableau d'ensemble. L'action a lâché jusqu'à près de 8 % dans les échanges d'après-clôture, plombée aussi par une prévision de croissance de 9 à 11 % pour le trimestre en cours, quand les analystes espéraient 12 % (oui, ils sont à ça près dans la haute finance).

De la CNIL à Bruxelles, trois ans d'addition européenne

Pour comprendre ce que Kevan Parekh désigne pudiquement par « certains pays », un détour par le casier réglementaire européen d'Apple aide beaucoup. La série s'ouvre en décembre 2022, quand la CNIL sanctionne l'entreprise de 8 millions d'euros pour avoir lu les identifiants publicitaires des visiteurs de l'App Store sans leur consentement. Au printemps 2024 arrive l'amende de 1,8 milliard d'euros infligée par la Commission européenne pour les restrictions imposées aux services de streaming musical, un dossier ouvert à l'origine par Spotify. En mars 2025, l'Autorité de la concurrence française ajoute 150 millions d'euros pour le déploiement jugé abusif du dispositif ATT entre 2021 et 2023. Un mois plus tard, Bruxelles inflige la première sanction prononcée au titre du DMA : 500 millions d'euros pour avoir empêché les développeurs d'orienter leurs clients vers d'autres canaux d'achat, Meta écopant de 200 millions le même jour.

Apple conteste à peu près tout, de la décision de la CNIL à l'amende européenne, contre laquelle un recours a été déposé à l'été 2025. Ces montants restent d'ailleurs anecdotiques à l'échelle de Cupertino (des rondelles de saucisson pour une capitalisation qui se compte en milliers de milliards), et là se niche justement le vrai enseignement de ce trimestre. Ce qui pèse sur les Services, ce ne sont pas les chèques ponctuels, c'est l'architecture imposée par le DMA depuis 2024 : liens de sortie vers des paiements externes, boutiques alternatives, contenus achetés ailleurs mais consommés sur iPhone. L'App Store fonctionnait comme un péage unique sur une autoroute sans bretelles. Le règlement européen a construit les sorties, et une partie du trafic commence à les emprunter.

La France occupe une place à part dans cette chronologie : deux des quatre procédures citées plus haut sont nées dans l'Hexagone, entre la CNIL et l'Autorité de la concurrence. Le pays qui accueille l'un des plus anciens écosystèmes de développeurs iOS d'Europe est aussi celui qui a le plus tôt documenté les asymétries du modèle.

Un précédent qui donne des idées bien au-delà de l'Europe

Le mouvement ne se limite plus au Vieux Continent, et c'est probablement ce qui inquiète le plus les actionnaires. Aux États-Unis, la justice a donc imposé les liens de paiement externes, avec un impact que le directeur financier reconnaît désormais publiquement. En Chine, Apple a accepté en mars 2026 de ramener sa commission standard à 25 % sous la pression des régulateurs locaux, du jamais-vu depuis l'ouverture de la boutique en 2008. Dans la foulée, des développeurs chinois réclament désormais des boutiques alternatives sur le modèle européen.

Chaque juridiction qui obtient une ouverture fournit un argumentaire clé en main à la suivante. La commission de 30 % (15 % pour les petits développeurs), restée intouchable pendant plus de quinze ans face aux tribunaux comme aux régulateurs, s'effrite désormais marché par marché. Le trimestre écoulé n'en donne qu'un premier aperçu comptable, et la direction d'Apple elle-même n'annonce pas d'inversion de tendance.