L'Union européenne lance un appel à projets pour bâtir jusqu'à sept gigafactories d'IA, avec plus de 30 milliards d'euros à la clé. La France confirme sa candidature et s'engage à hauteur de 100 millions d'euros pour renforcer sa souveraineté numérique.

Bruxelles ouvre la course aux gigafactories d'IA avec 30 milliards d'euros. © RaffMaster / Shutterstock
Bruxelles ouvre la course aux gigafactories d'IA avec 30 milliards d'euros. © RaffMaster / Shutterstock

Dans la course mondiale parfois un peu folle à l'intelligence artificielle, l'Union européenne fait le maximum pour se doter de ses propres capacités de calcul. Bruxelles a lancé, jeudi 30 juillet, un appel à projets pour bâtir jusqu'à sept gigafactories d'IA, de méga-usines qui devront concentrer la puissance informatique nécessaire pour entraîner les modèles d'intelligence artificielle les plus avancés, avec l'ambition de mobiliser plus de 30 milliards d'euros. Dans la foulée, la France a confirmé vouloir en accueillir une, en s'engageant à acheter pour 100 millions d'euros de capacité de calcul auprès du futur lauréat français.

Sept usines géantes d'IA, financées à coups de milliards, vont pousser en Europe

Une AI Gigafactory, ce que l'Union européenne veut implanter un peu partout sur le Vieux continent, ressemble à un mastodonte industriel, mais en version numérique. On y trouve des allées et racks de processeurs d'IA dernier cri, empilées derrière des couches de logiciels et de cloud, le tout logé dans des data centers taillés pour limiter la facture énergétique, point sensible de cette expansion voulue par Bruxelles. La Commission veut donner à toute l'Europe, aux start-up, entreprises en croissance, PME, au monde universitaire et aux pouvoirs publics, un accès direct à des infrastructures capables d'entraîner, d'affiner et de faire tourner les modèles d'IA les plus avancés. Ces sept usines viendraient épauler un réseau déjà en place de 19 usines d'IA, et pourront même, cerise sur le gâteau, se répartir sur plusieurs pays à la fois via des architectures de calcul distribué.

La vice-présidente exécutive de la Commission, Henna Virkkunen, en charge de la souveraineté technologique, considère que cette ouverture XXL est une « nécessité stratégique » pour une Europe qui ne veut plus regarder le train de l'IA passer sans elle.

Concernant le financement, l'Union européenne met sur la table jusqu'à 10 milliards d'euros publics, censés faire levier sur au moins 20 milliards d'investissements privés, c'est ambitieux. Il y aura deux phases successives. Les quatre projets du premier lot vont pouvoir toucher jusqu'à 100 millions d'euros dès la phase initiale, puis 400 millions de plus dans un second temps. Les trois projets du second lot visent plus haut, avec jusqu'à 200 millions d'euros d'abord, puis 800 millions supplémentaires ensuite, soit, pour les dossiers les plus ambitieux, jusqu'à un milliard d'euros d'aides cumulées par site. Les candidats du premier lot devront au minimum, en contrepartie, égaler la puissance de l'usine d'IA la plus performante d'Europe actuellement en service, avant de la tripler lors de la seconde phase. Ceux du second lot viseront d'emblée le double, avant de la quadrupler.

Sur la question du hardware, qui suffirait à elle seule à faire tomber tout emploi du mot « souveraineté » associé au cloud, il est difficile pour l'instant de s'affranchir totalement des États-Unis. La Commission a signé des lettres d'intention avec trois poids lourds américains du secteur, AMD, NVIDIA et Qualcomm pour ne pas les citer, pour garantir un accès fluide aux puces les plus performantes. Un clin d'œil est fait aux acteurs locaux néanmoins, puisqu'une partie de ces achats pourrait être fléchée vers les start-up et scale-up européennes du matériel. Parler de dépendance technologique à court terme n'est pas tenable, mais l'UE ne renonce pas à renforcer la filière européenne sur le long terme.

L'ambition européenne derrière les gigafactories d'IA. © Ilia Levchenko / Shutterstock
L'ambition européenne derrière les gigafactories d'IA. © Ilia Levchenko / Shutterstock

La France saisie la main tendue par Bruxelles et monte au front

Sans surprise, la France a réagi et fait comprendre qu'elle ne compte pas rester spectatrice. Le gouvernement a officialisé dans la foulée sa candidature pour accueillir l'une de ces gigafactories, avec d'ores et déjà engagement d'achat de 100 millions d'euros de capacité de calcul, destiné à couvrir les besoins futurs des administrations, de la recherche et du secteur hospitalier d'ici 2027.

La réaction française est logique, surtout depuis le lancement du plan « Notre IA », qui vise à accélérer le déploiement de l'intelligence artificielle dans le pays. Il vient s'ajouter, sans le remplacer, à ce que l'État finance déjà de son côté, avec par exemple le supercalculateur public Jean Zay, utilisé par les chercheurs, mais aussi les « AI Factories », des centres de calcul plus modestes pilotés par le GENCI, l'organisme public dédié au calcul intensif. Avec les gigafactories, la France ajoute donc un étage supplémentaire à cet édifice : après la recherche publique, place à des infrastructures privées, bien plus massives, capables d'accompagner l'IA à grande échelle.

Le gouvernement a, lui, démarré son opération séduction pour vendre la destination France : électricité largement décarbonée, écosystème d'innovation dynamique, et volonté affichée de proposer une « troisième voie », entre sécurité des données, interopérabilité et excellence environnementale. Le ministre de l'Action et des Comptes publics, David Amiel, ajoute que « derrière ces infrastructures, il y a le quotidien de nos agents : des heures passées à saisir, à retranscrire, à chercher une information plutôt qu'à être auprès des usagers. Déployer l'IA au bénéfice d'un million d'agents publics suppose une puissance de calcul massive, et nous la voulons sur notre sol, sous notre droit. »

Le calendrier se dessine, et il est serré

Un mot du calendrier maintenant. Les candidatures doivent être déposées avant le 12 novembre 2026. C'est l'entreprise commune EuroHPC, bras armé européen dédié au calcul haute performance, qui pilotera l'évaluation des dossiers. En parallèle, dix-huit États membres, dont la France vous l'avez compris, s'engagent à acheter ensemble, en groupe, une partie de la capacité de calcul des futures gigafactories retenues. Ils mutualisent ainsi leurs commandes pour peser davantage et sécuriser des tarifs plus avantageux, plutôt que chaque pays négocie seul son propre volume auprès des opérateurs privés.

Les décisions d'attribution sont attendues début 2027, avant la signature des contrats définitifs et le lancement des chantiers dans la foulée. Une fois retenues, les gigafactories devront être opérationnelles dans un délai maximal de dix-huit mois, un rythme qui nous paraît plus que soutenu, pour des infrastructures de cette ampleur.

Au-delà du calendrier, Paris a annoncé vouloir explorer des partenariats avec d'autres pays européens pour muscler encore son dossier. Une chose est sûre : la bataille de la puissance de calcul, elle, ne fait que commencer.