L’Union européenne a prévu 20 milliards d’euros pour construire cinq gigafactories d’IA. L’appel d’offres, repoussé à juillet 2026, n’a pas encore reçu une seule candidature. Deux tiers du financement attendu viennent du privé, et plusieurs candidats construisent déjà sans attendre les subventions.

En février 2025, Ursula von der Leyen avait annoncé au Sommet IA de Paris le lancement d’InvestAI, un fonds de 20 milliards d’euros réservé à la construction de quatre à cinq gigafactories d’IA à travers l’Europe. Chaque site devrait héberger plus de 100 000 puces IA avancées et atteindre un gigawatt de capacité de calcul. Dès juin 2025, la Commission avait reçu 76 expressions d’intérêt représentant 230 milliards d’euros de propositions, provenant de 60 sites dans 16 États membres. L’appel à propositions formel, prévu pour mai 2026, a été repoussé à juillet. Des 70 entreprises initialement intéressées, une dizaine devrait finalement soumettre un dossier.
Un financement qui arrive après les besoins
La Commission apporte 4,1 milliards d’euros de subventions directes, les États membres hôtes abondent d’autant, et les consortiums privés financent le reste. Or une partie des fonds publics ne tombera qu’en 2028 et 2030, dans le cadre du prochain cycle budgétaire européen. Seules deux des cinq gigafactories pourraient recevoir des financements avant cette date. Au moins deux consortiums envisagent de ne pas déposer de candidature si le programme devait être réduit.
Le groupe Schwarz, propriétaire de Lidl, construit son propre datacenter au sud de Berlin sans attendre de subvention européenne. Tim Hoettges, PDG de Deutsche Telekom, a conditionné publiquement toute participation à des garanties préalables de la demande industrielle et gouvernementale. Telefónica envisage de ne conserver qu’entre 10 et 15 % d’une éventuelle co-entreprise espagnole. Maria Nowicka, chercheuse au think tank bruxellois Interface, a résumé les reports successifs en une phrase : « J'ai perdu le compte ».
En France, le consortium AION, porté par Iliad (Free), Orange, EDF et Capgemini entre autres, a annoncé en mai dernier une candidature de plus de 10 milliards d’euros. Le dossier prévoit 288 000 GPU H100 équivalents pour 200 mégawatts, hébergés via Opcore, la co-entreprise datacenters d’Iliad.

Le découpage national contre la logique industrielle
Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, a pris position contre le cadrage géographique du programme lors des discussions sur la candidature française : « L'un des problèmes, c’est que le programme est pensé à l’échelle nationale, ce qui est complètement stupide. Toute initiative réussie dans ce domaine doit être à l'échelle européenne et bien plus ambitieuse que ce que prévoit le programme ».
SoftBank a annoncé lors de Choose France 2026 jusqu’à 75 milliards d’euros de datacenters IA en France à lui seul, contre 20 milliards pour l’ensemble du programme InvestAI. Meta lève 11,7 milliards d’euros pour un seul datacenter texan. Les 4,1 milliards de subventions directes européennes, répartis sur cinq pays, correspondent à ce qu’un hyperscaler américain engage par site.
Toutes les candidatures gigafactory connues à ce jour prévoient exclusivement des puces NVIDIA. L’usage de CUDA, l’architecture propriétaire de NVIDIA, lie ces installations à une plateforme de développement américaine. Comme l’a exigé la commissaire Henna Virkkunen, les propriétaires majoritaires des gigafactories devront être européens, mais aucun consortium n’a formalisé à ce jour l’intégration de puces européennes comme celles de SiPearl.
Mistral AI a bouclé en mars dernier un financement par dette de près d’un milliard d'euros auprès de sept banques pour un datacenter à Bruyères-le-Châtel, équipé de 13 800 puces Nvidia, opérationnel dès le deuxième trimestre 2026, sans passer par InvestAI. La Cour des comptes européenne estime que la part de l’UE dans la production mondiale de semi-conducteurs ne progressera que de 9,8 % à 11,7 % d’ici 2030, contre un objectif affiché de 20 %. La sélection finale des cinq sites gigafactory est attendue avant la fin 2026.
Source : TheNextWeb