Cinq milliards d'euros pour une usine qui existe déjà : Intel muscle sa Fab 34 de Leixlip et concentre en Irlande ce que l'Allemagne attendait encore. La lithographie EUV européenne a désormais une capitale, et elle parle anglais.

Entrée principale du campus Intel de Leixlip © Wikimedia
Entrée principale du campus Intel de Leixlip © Wikimedia

Pendant des années, la carte des usines Intel en Europe a ressemblé à une collection de promesses : une méga-usine à Magdebourg, un site d'assemblage en Pologne, et très peu de béton coulé. Le 13 juillet, le fondeur américain a tranché : 5 milliards d'euros (environ 5,7 milliards de dollars) pour son campus irlandais de Leixlip, une annonce confirmée par Bloomberg et saluée par le gouvernement local. L'heureuse élue s'appelle Fab 34, et elle présente un avantage considérable sur toutes ses rivales de papier : elle existe.

Cinq milliards pour transformer l'essai de la Fab 34

Ouverte en 2023, la Fab 34 avait signé la première utilisation de l'EUV en grand volume sur le continent, cette lithographie extrême ultraviolet sans laquelle aucune puce de pointe ne sort d'usine. L'enveloppe annoncée doit maintenant la convertir au node Intel 3, celui des processeurs serveurs Xeon 6 et de leur future descendance, avec l'essentiel des dépenses déboursé d'ici fin 2027. Le chantier a discrètement démarré en début d'année : modernisation des lignes existantes, installation d'équipements de pointe et extension du convoyage automatisé qui relie les modules du campus. Une logique de rénovation plutôt que de construction, comparable à un restaurant qui agrandit sa cuisine au lieu d'ouvrir une seconde adresse : moins spectaculaire, mais le service continue pendant les travaux.

La somme n'a pourtant rien d'anecdotique, puisqu'elle représente environ 30 % des 17 milliards de dollars d'investissements prévus par Intel pour 2026, fléchés vers un seul et même site. Le groupe promet au passage quelques centaines d'embauches, en plus des 4 900 salariés déjà présents en Irlande, et Naga Chandrasekaran, qui chapeaute Intel Foundry, évoque un « engagement définitif pour maximiser la capacité » de Leixlip. Le signal le plus parlant reste financier : en avril, Intel a racheté à Apollo les 49 % de la Fab 34 cédés en 2024 pour 11,2 milliards de dollars (en y laissant près de 3 milliards de plus qu'à la vente, ce qui situe le niveau de conviction). L'Irlande est aujourd'hui le seul site du groupe au monde à produire en Intel 3, et cette exclusivité vient de recevoir un très gros chèque.

Ce que Magdebourg a perdu, Leixlip le ramasse

L'Europe continentale y perd dans cette affaire, tout particulièrement outre-Rhin. Promise en 2022, gonflée jusqu'à plus de 30 milliards d'euros et adossée à près de 10 milliards de subventions fédérales, la méga-usine de Magdebourg devait incarner la renaissance industrielle du continent. Elle a été enterrée à l'été 2025, avec le site polonais de Wrocław, lors du grand renoncement européen décidé par Lip-Bu Tan. L'Irlande, elle, n'a jamais quitté la table : plus de 30 milliards d'euros investis depuis 1989, et désormais un statut de tête de pont européenne pour un groupe qui n'a plus les moyens de ses anciennes ambitions.

Pour Bruxelles, le tableau est doux-amer. Le Chips Act visait 20 % de la production mondiale de semi-conducteurs en 2030, un objectif que plus grand monde ne juge atteignable quand le continent plafonne autour de 10 %. La Commission prépare déjà un Chips Act 2.0 qui mise sur la commande publique plutôt que sur les subventions aux usines. L'Europe fabrique les machines EUV d'ASML, et n'en fait tourner qu'une poignée sur son propre sol. Leixlip en concentre une partie, sous pavillon américain, à 100 % depuis le rachat des parts d'Apollo. Dernière nuance, et pas la moindre : les Xeon gravés là-bas ne sont pas des accélérateurs venus défier les GPU de NVIDIA, mais les processeurs qui les accompagnent dans chaque baie de serveur. Un rôle de section rythmique plutôt que de soliste, indispensable et rarement sous les projecteurs.