Plus de 600 salariés de Google, dont des chercheurs de DeepMind et une vingtaine de directeurs, ont adressé lundi une lettre à Sundar Pichai pour lui demander de refuser tout déploiement de Gemini sur les réseaux militaires classifiés du Pentagone. La négociation en cours porte sur un accès aux systèmes secrets américains, là où Google n'aurait plus aucune visibilité sur l'usage réel de ses modèles.

En 2018, 4 000 salariés avaient signé une pétition interne contre Project Maven, un programme de reconnaissance d'objets dans des flux vidéo de drones. Google avait cédé, le contrat n'avait pas été renouvelé, et l'entreprise avait inscrit dans ses principes d'IA l'interdiction explicite de toute application à des armes ou à de la surveillance. Palantir avait repris le contrat Maven. Huit ans plus tard, une mobilisation bien plus modeste affronte un contexte bien différent.
Car depuis 2018, Google a reconstitué méthodiquement ses liens avec le Pentagone. En février 2025, la clause de ses principes d'IA interdisant les armes et la surveillance avait disparu, au nom, selon Demis Hassabis, P.-D.G de Google DeepMind, de « la compétition mondiale pour le leadership en IA ».
En décembre 2025, GenAI.mil, alimenté par Gemini, était lancé pour l'ensemble du personnel de défense américain. En mars 2026, des agents Gemini étaient déployés auprès des trois millions d'agents du Pentagone, au niveau non classifié. L'étape suivante, celle que la lettre de lundi cherche à bloquer, concerne les réseaux classifiés.
Ce que « classifié » veut dire
Les négociations actuelles portent sur le déploiement de Gemini dans des environnements militaires classifiés, avec une formulation « toutes utilisations légales » que le Pentagone juge indispensable à sa flexibilité opérationnelle. Google aurait proposé des garde-fous contractuels contre la surveillance de masse domestique et les armes autonomes sans contrôle humain. Mais les signataires jugent ces protections techniquement inapplicables, pointant une politique du Pentagone qui interdit aux entités extérieures d'imposer des contrôles sur ses systèmes d'IA.

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Sur un réseau air-gapped, physiquement isolé d'internet, Google n'a aucun accès aux requêtes soumises, aux réponses générées, ni aux décisions prises à partir de ces réponses. Sofia Liguori, ingénieure en recherche IA chez Google DeepMind au Royaume-Uni et signataire de la lettre, a déclaré à notre confrère Bloomberg que la réponse de l'entreprise aux inquiétudes des salariés se résume à leur demander de faire confiance à la direction pour négocier de bons contrats. « Mais tout reste très vague », ajoute-t-elle. « L'IA agentique est particulièrement préoccupante en raison du degré d'indépendance qu'elle peut atteindre. C'est comme donner un outil très puissant tout en abandonnant tout contrôle sur son usage ».
Un rapport de forces profondément asymétrique
La lettre cite un rapport selon lequel Google négocie avec le Pentagone un accord similaire à celui qu'OpenAI avait signé en février, quelques heures après qu'Anthropic eut été exclu des chaînes d'approvisionnement de la Défense pour avoir refusé la clause « toutes utilisations légales ». Sam Altman avait ensuite reconnu que le timing avait paru « opportuniste et bâclé ».
Un tiers des signataires de la lettre ont demandé l'anonymat par crainte de représailles. Parmi ceux qui ont accepté d'être nommés figurent plus de vingt directeurs et vice-présidents, ainsi que des chercheurs seniors de DeepMind. Dans leur lettre, les salariés écrivent que « des vies humaines sont déjà perdues et des libertés civiles mises en danger, ici et ailleurs, du fait de mauvais usages de technologies auxquelles nous contribuons ».
Pourtant, aucune de ces voix n'a jusqu'ici infléchi la trajectoire de l'entreprise. En 2018, il n'avait « suffi » que de douze démissions et 4 000 signatures avaient pour mettre fin à un contrat de quelques millions de dollars. En 2026, 600 noms se dressent devant un marché classifié de plusieurs dizaines de milliards, à un Pentagone prêt à sanctionner les entreprises récalcitrantes, et à une direction qui a déjà approuvé le déploiement de Gemini auprès de trois millions d'agents militaires sans, selon les organisateurs de la lettre, avoir discuté de restrictions d'usage concrètes avec les équipes qui ont construit ces modèles.
Source : TheNextWeb, The Wahsington Post (accès payant)