Le financement de l'open source ressemble depuis des années à une quête de bonnes volontés. Un fonds de dotation vient de changer la donne. La promesse est ambitieuse. La question, elle, reste entière.

Le financement, dernière pièce du puzzle des projets open source.
Le financement, dernière pièce du puzzle des projets open source.

L'Open Source Endowment vient d'être annoncé comme le premier fonds de dotation au monde exclusivement dédié aux logiciels libres. The Register annonce que l'organisation a déjà réuni environ 700 000 dollars auprès de plus de 60 donateurs fondateurs, parmi lesquels figurent les créateurs de curl, Nginx, ClickHouse, Vue.js, Elastic ou encore Pydantic.

Pour comprendre pourquoi cette annonce fait du bruit, il faut revenir à un constat aussi vieux que l'écosystème lui-même : 86% des contributeurs open source ne perçoivent aucune rémunération pour leur travail, alors que 95% des bases de code mondiales en dépendent.

Les fondations du modèle, et ses béquilles historiques

Le principe de l'OSE emprunte directement au modèle des universités. Konstantin Vinogradov, fondateur et président du fonds, voit dans la culture de réputation et de partage du savoir propre à l'open source un miroir exact de celle des grandes institutions académiques. Son raisonnement est simple : pour les universités, deux modèles ont survécu à l'épreuve du temps, la dépense publique et la dotation privée. La dépense publique ne peut pas fonctionner à l'échelle d'un écosystème aussi décentralisé que l'open source mondial. La dotation, elle, n'avait jamais été tentée dans ce domaine.

Le fonctionnement diffère fondamentalement d'une plateforme de dons classique. Les contributions des mécènes ne sont pas reversées directement aux projets : elles sont investies, et seuls les intérêts générés par ce capital alimentent des subventions. Le principal reste intact et continue de croître. Ceux qui donnent plus de 1 000 dollars obtiennent le statut de membre OSE, avec des droits de participation à la gouvernance. L'organisation insiste : les fonds ne financeront pas le développement de produits commerciaux, mais uniquement des projets libres existants, très utilisés et à but non lucratif.

Ce n'est pas le premier dispositif à tenter de structurer le financement de l'écosystème. On peut citer Open Collective, la Rust Foundation, ou encore le Sovereign Tech Fund allemand. Mais aucun ne fonctionnait sur le principe d'un capital permanent dont on préserve intentionnellement le socle.

Quand le modèle de la donation montre ses cicatrices

L'annonce de l'OSE intervient dans un contexte où les signaux d'alarme s'accumulent depuis des années. En 2014, la faille Heartbleed révélait qu'OpenSSL, infrastructure critique de l'internet mondial, ne comptait qu'un seul mainteneur à temps plein et récoltait moins de 2 000 dollars de dons annuels. En 2023, Denis Pushkarev, qui maintient la bibliothèque core-js utilisée par une part massive du web, avait publiquement déclaré que « l'open source gratuit est fondamentalement cassé ». Ces épisodes ne sont pas des accidents isolés : ils sont le symptôme d'une architecture de financement qui récompense les projets visibles et abandonne les briques invisibles.

Sur Clubic, on a suivi l'appel au secours de Todd C. Miller, mainteneur solitaire de sudo depuis plus de 30 ans, un outil placé au point le plus sensible de tout système Unix, qui se retrouvait sans sponsor après le retrait de Quest Software. Même logique du côté de CryptPad, dont le fondateur Ludovic Dubost nous expliquait que « si nous voulons des logiciels libres, nous devons les payer », tout en avouant que 85% des revenus du projet reposaient encore sur des subventions publiques ponctuelles. La donation individuelle ne tient pas face aux cycles budgétaires des grands groupes, et les entreprises qui profitent le plus de l'open source sont précisément celles qui contribuent le moins.

Les tensions autour du financement ne se limitent pas aux mainteneurs solitaires. La guerre entre Collabora et la Document Foundation autour de LibreOffice Online illustre ce que produit un sous-financement chronique : des frictions entre acteurs qui finissent par tirer la couverture à eux plutôt que de maintenir un bien commun. Le modèle de la fondation associative, sans capital propre solide, se retrouve à négocier en permanence avec des partenaires commerciaux dont les intérêts divergent.

Un capital permanent, mais à quelle échelle ?

Le scepticisme est de mise. 700 000 dollars, c'est une somme symboliquement forte pour un lancement, mais dérisoire face à l'ampleur du problème. À titre de comparaison, Harvard gère un fonds de dotation de plus de 50 milliards de dollars. Les intérêts dégagés par le capital actuel de l'OSE ne permettront pas de financer des équipes entières de développeurs sur les projets les plus critiques.

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La vraie question que pose l'OSE n'est pas celle de son modèle juridique ou de sa gouvernance, qui semblent sérieux. C'est celle de l'attractivité. Pour qu'un fonds de dotation fonctionne à l'échelle universitaire, il lui faut des dons importants et récurrents de la part des entreprises qui tirent le plus de valeur de l'open source, c'est-à-dire les mêmes qui ont historiquement contourné le problème en passant la facture à d'autres. Vinogradov a d'ailleurs reconnu avoir voulu comprendre « pourquoi personne n'avait construit ça avant » avant de se lancer. La réponse tient peut-être moins à un angle mort conceptuel qu'à une résistance très pragmatique des grands bénéficiaires.

L'open source a survécu à des décennies de sous-financement grâce à la passion de quelques-uns. Le fonds de dotation est peut-être la première tentative sérieuse de remplacer cette passion par une infrastructure financière durable. Reste à savoir si les entreprises qui vivent de ce commun accepteront enfin d'en financer la fondation, ou si elles préféreront, comme toujours, laisser le dernier mainteneur éteindre la lumière.