Google voulait s'offrir les 6 milliards de téléchargements de VLC pour y glisser Chrome. Un dollar par installation. Le créateur du logiciel a refusé. Cette histoire dit tout sur ce que valait vraiment la neutralité d'un cône orange.

VLC et Google Chrome ensemble, drôle d'histoire ! © Naïm BADA
VLC et Google Chrome ensemble, drôle d'histoire ! © Naïm BADA

Jean-Baptiste Kempf, président de l'association VideoLAN et figure tutélaire du lecteur multimédia VLC, a récemment livré une anecdote révélatrice dans une interview accordée à BFM Business. À une époque où Chrome cherchait encore à s'imposer face à Internet Explorer et Firefox, Google aurait approché VideoLAN pour proposer un accord de distribution groupée : 1 dollar reversé à l'association pour chaque installation de Chrome réalisée via le programme d'installation de VLC. Pour comprendre ce refus, il faut revenir à ce que VLC représente vraiment, et à la longue liste de sollicitations que son équipe a essuyées depuis deux décennies.

Ce que Google a réellement proposé à VLC

Trouvant sa génèse dans un projet étudiant à l'École Centrale Paris en 1998, VLC est aujourd'hui l'un des logiciels les plus téléchargés de l'histoire avec plus de 6 milliards de téléchargements cumulés. Derrière cette audience massive, une association à but non lucratif sans salariés, fonctionnant quasi exclusivement sur dons et bénévolat.

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C'est précisément cette audience qui a attiré Google. À une période où Chrome n'avait pas encore conquis le marché des navigateurs, la firme de Mountain View aurait contacté VideoLAN pour négocier un accord de groupage : Chrome serait proposé à l'installation de VLC, moyennant 1 dollar par installation conclue. La mécanique n'était pas nouvelle, elle est même courante dans l'industrie. Mozilla a longtemps financé une part de son budget grâce à un accord similaire avec Google pour Firefox. Des éditeurs comme Ask Toolbar ou Adobe Reader ont massivement utilisé cette technique pour diffuser leurs logiciels.

Jean-Baptiste Kempf a fermement décliné. Dans un entretien accordé à Slashdot dès 2016, il résumait la position de VideoLAN sans ambiguïté : « We hate bundling and offers, and we will always reject those. » Traduction sans détour : peu importe le montant, la réponse est non. Par ailleurs, Jean-Baptiste Kempf expliquait sur Reddit il y a quasiment 10 ans que VideoLAN aurait globalement refusé « plusieurs dizaines de millions d'euros » au total, en cumulant les différentes offres de monétisation reçues au fil des années, notamment pour intégrer des publicités dans le lecteur.

Pourquoi ce refus dépasse la simple question de principe

Ce qui rend l'anecdote Google particulièrement intéressante, c'est le moment où elle se situe. Chrome était alors un navigateur challenger, pas encore le mastodonte qui capte aujourd'hui deux tiers du marché mondial. Google cherchait des canaux de distribution rapides pour accélérer l'adoption du navigateur. VLC, avec ses dizaines de millions de téléchargements à l'époque, représentait un vecteur de diffusion massif et bon marché.

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C'est le même mécanisme qu'avait utilisé Google pour financer Firefox pendant des années via un accord de moteur de recherche par défaut, accord qui a longtemps pesé 80 à 90 % des revenus de Mozilla. La différence, c'est que Mozilla était une fondation avec des salariés à payer. VideoLAN, elle, n'avait pas les mêmes contraintes financières structurelles. Kempf l'a toujours dit : VLC ne rapporte rien, et c'est précisément ce qui lui permet de ne rien devoir à personne.

Ce positionnement a un revers. VideoLAN est aujourd'hui en conflit ouvert avec Google sur un autre terrain : depuis août 2023, VLC ne peut plus mettre à jour son application Android sur le Google Play Store. Google exige soit la remise des clés de signature privées de l'application, soit l'abandon du support des anciennes versions d'Android TV. VideoLAN refuse les deux, estimant que ces conditions trahiraient des dizaines de millions d'utilisateurs encore sur des téléviseurs sous d'anciennes versions du système.

Ce n'est pas la première friction : la CIA avait de son côté, utilisé une version piégée de VLC pour compromettre des ordinateurs cibles, une affaire qui avait mis en lumière la popularité mondiale du logiciel et les risques qu'elle génère.