Le Soleil vient de signer sa plus violente offensive depuis 2003. Une tempête de radiations solaires de niveau S4 a pilonné la Terre ce lundi, surpassant l'intensité des « Halloween solar storms » d'octobre-novembre 2003. Si nous n'avons absolument rien ressenti au sol, c'est grâce à la protection de notre atmosphère, mais en orbite, nos objets se sont fait violemment bombarder.

 Les particules (90 % de protons) les plus rapides peuvent atteindre la Terre en seulement 15 à 20 minutes lors d'une tempête de radiations solaires, soit presque aussi vite que la lumière. © Jurik Peter / Shutterstock
Les particules (90 % de protons) les plus rapides peuvent atteindre la Terre en seulement 15 à 20 minutes lors d'une tempête de radiations solaires, soit presque aussi vite que la lumière. © Jurik Peter / Shutterstock

Comprendre cet événement impose de distinguer les trois vecteurs de l'activité solaire. Une éruption solaire, d'abord, libère un flash de photons (rayons X et UV) qui atteint la Terre en huit à dix minutes. Elle peut parfois s'accompagner d'une éjection de masse coronale (CME), un nuage de plasma plus lent dont l'impact sur notre magnétosphère provoque, sous 24 à 72 heures, une tempête géomagnétique et de splendides aurores boréales. C'est ce qu'il s'était produit en mai 2024, et ces dernières avaient même lézardé le ciel en Europe occidentale tellement elle fut intense.

En revanche, le phénomène ayant eu lieu ce lundi relève d'une autre catégorie : la tempête de radiations solaires. Elle résulte de la propulsion massive de SEP (Solar Energetic Particles), des particules énergétiques solaires qui viennent frapper la planète comme une pluie de balles.

Lors de l'éruption, le processus de reconnexion magnétique force les lignes de champ du plasma solaire à se reconfigurer vers un état de plus basse énergie. Ce surplus énergétique est immédiatement transféré aux particules sous forme d'énergie cinétique. Les particules, des protons, sont ensuite projetées à une vitesse prodigieuse (entre 150 000 et 240 000 km/s) et franchissent les 150 millions de kilomètres qui nous séparent de notre astre en 15 à 30 minutes.

Classée au niveau 4 sur 5 (sévère) par la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), cette tempête a projeté plus de 10 000 protons par seconde à travers chaque cm2 de surface exposée. Le niveau le plus élévé enregistré depuis 23 ans, confirmant bien que notre étoile approche du maximum de son 25ème cycle. Alors que son cycle précédent (décembre 2008 à décembre 2019) était le plus calme depuis un siècle, ce réveil tonitruant est un vrai retour de bâton pour notre maillage satellitaire et notre dépendance aux réseaux électroniques et électriques.

On observe sur le graphique de gauche que le flux a commencé son ascension verticale dès le début de la journée du 19 janvier. © NOAA Space Weather Prediction Center
On observe sur le graphique de gauche que le flux a commencé son ascension verticale dès le début de la journée du 19 janvier. © NOAA Space Weather Prediction Center

Le Soleil sort les crocs

Nous n'avons rien senti en nous baladant dans la rue ce lundi et c'est normal, puisque notre atmosphère a bien joué son rôle de blindage. Comme l'explique Dr. Tamitha Skov (physicienne de renom en météorologie spatiale), le spectre de cette tempête est resté relativement « doux ». Ce dernier définit la répartition de l'énergie au sein du flux de protons : un spectre dit « doux » signifie que si le nombre de particules projetées était colossal, l'énergie individuelle de chacune d'entre elles restait modérée.

Pour franchir les couches denses de notre atmosphère et être détecté au sol (ce que l'on appelle le « Ground Level Enhancement ») un proton doit être porté à une énergie cinétique dépassant le gigaélectronvolt (GeV). L'événement de lundi, bien qu'historique par sa densité, manquait ainsi de ce « punch » nécessaire pour percer notre atmosphère. Elle a donc absorbé l'intégralité du choc, dissipant l'énergie de ce mitraillage dans la haute ionosphère, sans aucun danger pour la vie en surface.

Quand le vent solaire constant rencontre la magnétosphère, nos lignes de champ dévient les particules, mais une tempête de radiations de classe S4 peut forcer le passage aux pôles. © papa papong / Shutterstock

L'autre visage de la tempête

En revanche, à quelques centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes, ce déluge de protons embrase le ciel (dans le sens magnétique du terme) et soumet les équipements à rude épreuve : satellites, puces GPS, modems des mégaconstellations, serveurs de données en orbite, ISS (Station Spatiale Internationale), etc. Ne bénéficiant pas de notre protection gazeuse, les circuits électroniques qu'ils intègrent encaissent et réagissent de manière erratique.

Dans le vide spatial, ces particules s'immiscent de partout, interférant avec les capteurs et saturant les instruments. Les prévisionnistes ont d'ailleurs rapporté des pertes de données temporaires, car l'intensité du flux était telle qu'elle a dégradé les capacités de mesure des satellites d'observation. Un trop-plein d'énergie qui les a complètement aveuglés, les systèmes de bord ne parvenant plus à distinguer les données réelles des interférences causées par la tempête.

Elle est aussi risquée pour les astronautes, qui se voient exposés à des doses de radiations bien plus élevées, mais également pour les équipages et les passagers des vols commerciaux. Certains étant plus touchés que d'autres, notamment ceux empruntant les routes polaires, des raccourcis essentiels pour les compagnies aériennes effectuant des liaisons entre l'Europe et la côte ouest américaine ou entre l'Asie et l'Amérique du Nord. Des lignes comme Paris-Seattle, Londres-Tokyo, Newark-Singapour ou New York-Hong Kong survolent ces zones où le bouclier magnétique terrestre est le plus faible.

Là, au sommet du globe, le champ magnétique ne parvient plus à dévier les protons ; au contraire, ses lignes de force sont de véritables entonnoirs qui guident les particules chargées vers les basses altitudes. Les avions concernés ont donc été déroutés vers des latitudes plus proches de l'équateur, même si le trajet est forcément plus long et coûteux. C'est la règle : un avion de ligne n'a pas l'autorisation de s'engager dans une zone où il ne peut pas communiquer avec les secours ou le contrôle aérien. Comme les particules saturent l'ionosphère, les communications HF (indispensables au-dessus des océans et des pôles) sont impossibles et le « mur » électromagnétique dressé par les protons bloque toute transmission, isolant l'aéronef et son équipage du reste du monde.

Le maximum du 25ème pic solaire étant prévu pour ce début d'année 2026, il n'est pas dit que notre astre se soit vidé de toutes ses humeurs. Il pourrait très bien gronder à nouveau, mais de nature imprévisible, le reste du cycle pourrait tout aussi bien s'essouffler prématurément. Même si, statistiquement parlant, le pic est franchi, des régions actives peuvent encore se former et déclencher des tempêtes de classe X ou des événements S4/S5 à tout moment, comme celui de ce lundi. Il ne faut pas vendre la peau du Soleil avant qu'il ne soit couché et qu'il n'entame sa sieste de fin de cycle !

Source : Space.com