ChatGPT ouvert en douce, des agents bricolés avec Copilot et d'autres : le Shadow AI, ou IA fantôme, s'installe dans les entreprises et crée la pagaille. Six experts nous ont expliqué comment le dompter, sans tous appeler à son interdiction.

Au bureau, l’IA s’invite dans le travail quotidien, parfois sans que la direction informatique en ait connaissance. © Andrey_Popov / Shutterstock
Au bureau, l’IA s’invite dans le travail quotidien, parfois sans que la direction informatique en ait connaissance. © Andrey_Popov / Shutterstock

Le Shadow AI, cette IA fantôme que les salariés utilisent en entreprise sans l'aval de leur service informatique, s'est imposé comme l'un des grands casse-têtes de la cybersécurité en 2026. Au fil de nos rencontres aux Assises de la cybersécurité à Monaco ces derniers jours, les spécialistes de Sekoia, Check Point, Illumio, Nomios et KnowBe4, ainsi que le responsable sécurité de SNCF Connect & Tech, ont décrit un phénomène bien plus vaste que le simple rapport sensible de la boîte copié-collé dans un chatbot. Comment répondre à ce phénomène ? Faut-il l'interdire ou l'encadrer ? Vous allez voir que les avis divergent.

Le Shadow AI, ce collègue invisible dont on préfère ne pas parler

Lorsque vous avez devant les yeux un rapport à synthétiser avant une réunion, quelques lignes de code à faire relire, ou un document trop long à résumer, le robot conversationnel de type Claude, Gemini ou ChatGPT est devenu l'allié de nombreux salariés, souvent sans demander l'avis de personne. Ce réflexe porte un nom, le Shadow AI, et Anthony Hervé, ingénieur avant-vente chez Illumio, nous en donne une définition. Il s'agit d'utiliser « des outils IA de manière générale, qui ne sont pas contrôlés, validés par les équipes IT de l'entreprise », au risque d'y partager des données sensibles. Plus de trois salariés sur dix utiliseraient déjà des assistants que leur direction informatique n'a jamais approuvés. Et chacun a son anecdote, car forcément, nous connaissons tous quelqu'un qui a collé le dernier rapport de sa boîte dans ChatGPT pour en tirer une synthèse express.

Ce scénario, François Deruty le connaît par cœur. Passé par l'ANSSI, le gendarme français de la cybersécurité, avant de prendre la direction des opérations de Sekoia, il nous explique le problème. Faute d'accompagnement, les salariés les moins à l'aise avec les nouvelles technologies découvrent souvent ces outils chez eux, ils y glissent des données de l'entreprise pour soigner un rapport, et « ils n'osent pas le dire ». Le danger tient en fait moins à l'outil qu'à ce qu'on lui confie. Par principe, le spécialiste se méfie de tout service externe, évoquant une évidente question de confiance, tant pour l'envoi du contenu que ce que les entreprises qui le traitent en font. Car une fois partis vers ces outils, les documents échappent à l'entreprise, qui ne sait plus très bien où ils sont stockés, ni qui peut y accéder.

Anthony Hervé. © Alexandre Boero / Clubic
Anthony Hervé. © Alexandre Boero / Clubic
François Deruty. © Alexandre Boero / Clubic

Francis Bergey, responsable de la sécurité des systèmes d'information (RSSI) de SNCF Connect & Tech, que nous avons interrogé à l'issue de son atelier avec AWS à Monaco, pointe le piège des offres gratuites. « Dans les conditions générales, il y a écrit que ce que vous allez envoyer au LLM (Ndlr : par exemple GPT-4o, Claude 5 Sonnet ou autres) va servir à entraîner la génération d'après. » Un document interne peut ainsi finir dans le modèle dont profitent tous les autres utilisateurs. La frontière se brouille encore avec l'abonnement Mistral payé à titre personnel puis utilisé pour le travail. « La difficulté qu'on peut avoir, c'est dans l'usage pro/perso », explique le technicien.

IA fantôme : la menace se cache aussi dans les outils officiels

Puisqu'on parle de fantôme, celui-ci ne rôde pas toujours là où on l'attend. Le directeur technique France de Check Point, Adrien Merveille, rappelle qu'un logiciel acheté en bonne et due forme peut embarquer de l'IA sans que l'entreprise le sache, jusqu'à découvrir, en grattant un peu, que « derrière, c'est du DeepSeek qui tourne ». Voilà qui est fâcheux pour les nombreuses sociétés qui bannissent les modèles chinois. « On ne peut pas contrôler ce qu'on ne voit pas », insiste celui qui enchaîne les rendez-vous avec des entreprises privées de toute visibilité sur leurs propres usages de l'IA.

Chez Nomios, intégrateur de solutions de sécurité de 500 salariés, Eric Bohec a mesuré la vitesse du phénomène sur ses propres troupes, pourtant encadrées. « On a formé 500 personnes, et pourtant dans les trois semaines, il y avait 800 agents » IA. Ces assistants justement, n'importe quel salarié peut désormais les créer avec des outils fournis par l'entreprise, comme Copilot, l'assistant IA de Microsoft, et les faire agir sous sa propre identité. Pour le directeur technique, laisser chacun bricoler dans son coin, « c'est créer autant d'entrepreneurs que vous avez d'employés et à la fin autant de process dans votre boîte ».

Adrien Merveille. © Alexandre Boero / Clubic
Eric Bohec. © Alexandre Boero / Clubic

Parlons des privilèges aussi, au sens informatique du terme. Car le vrai danger surgit quand ces agents IA reçoivent des droits sur des applications internes. Eric Bohec imagine un commercial qui, au volant, dicte à son assistant de créer une commande dans Salesforce, son logiciel de gestion client. C'est pratique, évidemment, jusqu'à la consigne mal comprise qui déclenche une action non désirée, voire efface des données clients. « Le risque est juste gigantesque. » Anthony Hervé évoque le développeur pressé qui branche un modèle non validé sur le système d'information, sans voir que « lui, il est le pont vers l'extérieur ». Car avec ces interconnexions, prévient François Deruty, « tu peux avoir un chemin jusqu'à tes données critiques ».

Ce pont, les pirates savent aussi l'emprunter. Anthony Hervé précise que chaque outil branché sans contrôle multiplie les portes d'entrée dans l'entreprise. Un pirate qui met la main sur un agent IA décroche un passe-partout, puisque cet assistant, pour être utile, est relié à tout, souvent sans garde-fou parce qu'on l'a déployé trop vite. Là où il fallait autrefois un groupe de pirates chevronnés, l'IA change la donne, en ce qu'il « suffit d'une seule personne vraiment motivée ».

Créés par les salariés eux-mêmes, certains agents IA agissent en leur nom, avec leurs propres droits d’accès. © elenabsl / Shutterstock

Interdire ou encadrer l’IA fantôme, le grand débat

Faut-il tout simplement interdire le Shadow AI ? Eric Bohec ne tergiverse pas sur le cas le plus courant, celui du salarié qui confie des données de l'entreprise à un chatbot grand public, « ça, c'est à interdire purement et simplement ». Selon lui, la plupart des entreprises disposent déjà d'un proxy, un poste de contrôle par lequel transite la navigation internet des salariés. Il suffit d'y activer la surveillance des IA publiques pour voir, et bloquer, ces usages. Anthony Hervé balaie pourtant l'idée, pour lui, c'est « impossible. » Car le salarié privé d'IA, qui voit ses collègues ou ses amis en profiter, passera par son téléphone ou un Wi-Fi public, voire par son compte personnel, ce qui est encore pire. Interdire, prévient-il, ne fera que créer de la frustration, et engendrera ainsi des comportements toujours plus critiques.

Florian Malecki, directeur Europe du Sud de KnowBe4, fait la comparaison avec une ère plus ancienne, celle du Shadow IT, quand des services entiers contournaient la direction informatique (DSI), puis celle de l'arrivée des smartphones personnels au bureau. Son avis est que « bloquer, ce n'est pas la bonne réponse, les gens trouveront toujours un moyen de l'utiliser dans tous les cas et de le ramener au monde du travail ». Francis Bergey, dont les équipes repèrent pourtant ces usages sur le réseau et les postes de travail, et qui a déjà vu des collègues utiliser des outils non validés, ne dit pas autre chose, même s'il est concède que tout ça, « c'est hyper dur de contrôler. »

Florian Malecki. © Alexandre Boero / Clubic

Couper l'accès aux chatbots publics ne règle pas tout. Eric Bohec s'attaque surtout à l'IA fantôme interne, donc aux agents que les salariés créent eux-mêmes sur les outils de l'entreprise. Pour garder ces agents à l’œil, il empile trois garde-fous, à commencer par une passerelle de sécurité, sorte de douanier qui lit chaque demande avant qu’elle n’atteigne l’agent et la bloque si elle sort des clous. Ensuite, un journal de bord qui enregistre tout (qui a sollicité l'IA, avec quelle demande, via quel modèle). En cas de pépin ou d'audit, l'entreprise peut ainsi retracer et prouver ce que l'agent a réellement fait. Enfin, un humain garde le dernier mot sur les actions sensibles. Le commercial qui, en sortant d'un rendez-vous, demande à son agent de créer une commande ne la voit pas partir directement : elle arrive d'abord chez l'assistante commerciale, qui la valide, ou la bloque si l'agent, ayant mal compris, réclame d'effacer des comptes clients. « La première chose, c'est de rendre visible l'action de l'IA », assure Eric Bohec.

Il y a une piste qui rallie presque tout le monde, à savoir proposer mieux que le fantôme. Francis Bergey aimerait des outils internes qui « soient les meilleurs du marché pour que les gens se disent, pourquoi j'irais chercher ailleurs ? ». Car « le Shadow AI peut naître du fait que l'entreprise n'offre pas un catalogue de services IA », souligne Anthony Hervé, partisan d'une méthode qui consiste à « éduquer, communiquer, former ». Chez Sekoia, il a fallu six mois pour rédiger une doctrine d'usage interne. Florian Malecki préconise, lui, une charte simple, partant du principe qu'à la fin, « il y aura toujours des erreurs. » Adrien Merveille, enfin, l'avoue : « Je ne sais pas où est le security by design dans l'ère de l'IA, honnêtement. » Après le Shadow IT et l’arrivée des téléphones personnels au bureau, l’histoire se répète, mais à la vitesse de l’IA. Dans cette course, l’entreprise qui tarde à proposer ses propres outils risque surtout de voir ses salariés trouver les leurs. Pour le meilleur et pour le pire.