Valve n'a toujours pas annoncé de date pour le Steam Frame. En attendant, ses ingénieurs avancent en silence : une version préliminaire d'Arch Linux compilée pour ARM vient d'être rendue publique, avec des ambitions qui dépassent largement un seul casque.

Valve et Collabora s'attaquent à un portage ambitieux pour Arch Linux © Shutterstock
Valve et Collabora s'attaquent à un portage ambitieux pour Arch Linux © Shutterstock

Depuis novembre 2025, Valve prépare un écosystème complet autour de SteamOS qui inclut notamment le Steam Frame, un casque VR autonome animé par un processeur Snapdragon 8 Gen 3, donc une puce ARM, pas x86. Problème immédiat pour Valve : le SteamOS qui équipe déjà le Steam Deck et la Steam Machine repose sur une version adaptée d'Arch Linux, et Arch Linux ne supporte pas officiellement l'architecture aarch64. Autrement dit, il fallait tout recompiler à partir de zéro pour une distribution dont le principe même est de ne jamais s'arrêter de bouger avec sa philosophie de « rolling releases ».

C'est Collabora, la société de conseil open source britannique partenaire de Valve depuis plusieurs années (elle compte notamment des contributions notables à SteamOS, du système de conteneurs Pressure Vessel jusqu'au pilote graphique Mesa sur Steam Deck), qui a pris le dossier en main. Le 17 juillet, elle a publié une première préversion publique baptisée Holo Core : un portage aarch64 d'Arch Linux, avec binaires précompilés, sources et conteneur Docker à disposition. Les développeurs peuvent dès maintenant expérimenter, compiler des paquets et commencer à adapter leurs jeux pour la plateforme.

Arch Linux sur ARM : un puzzle en mouvement permanent

Ce qui rend ce portage particulièrement tordu à réaliser ne tient pas à l'architecture ARM en elle-même, mais au modèle de distribution d'Arch Linux. Une rolling release, par définition, ne se fige jamais : paquets et dépendances évoluent en continu, ce qui rend la construction d'un environnement reproductible à partir de cette base comparable à la photographie d'un fleuve (le sujet bouge plus vite que le déclencheur).

Collabora a donc dû concevoir un système de « rejeu de build » : un outillage capable de reconstruire l'historique complet des compilations d'Arch Linux depuis un point de départ précis, en respectant l'ordre exact des dépendances incluant toutes les versions intermédiaires. Pour donner une idée de la profondeur du problème : recompiler Rust 1.91 nécessite d'abord d'avoir Rust 1.90 disponible, lui-même dépendant de 1.89, et ainsi de suite jusqu'à la version utilisée lors du bootstrap initial. L'infrastructure de CI qui tourne désormais sur GitLab produit des résultats reproductibles paquet par paquet. L'outillage lui-même n'est pas encore ouvert au public, la finalisation est en cours, mais la préversion démontre que la mécanique tient la route.

La réponse Linux à Windows on ARM, et ce n'est pas qu'une question de gaming

Courant 2026, NVIDIA a dévoilé la RTX Spark, son premier SoC ARM pour PC sous Windows, dont les premières machines sont attendues à l'automne, et Microsoft pousse activement sa plateforme Copilot+ sur Snapdragon. La guerre des OS sur ARM est engagée, et jusqu'ici le camp Linux n'avait pas grand-chose à opposer à une plateforme Windows dont la compatibilité x86 est assurée via l'émulateur Prism, propriétaire et fermé.

Sur ce terrain, Valve fait le pari inverse. La combinaison Holo Core + FEX-Emu (l'émulateur x86 maison, open source) + Proton constitue la réponse Linux à la stack Microsoft : faire tourner l'intégralité du catalogue Steam, jeux Windows compris, sur du matériel ARM sans dépendre d'une seule ligne de code propriétaire. Ce que Microsoft fait avec Prism de manière opaque, Valve le fait dans le code ouvert, avec la possibilité pour n'importe qui d'auditer, de fork et d'améliorer.

L'ambition affichée par Collabora dans son billet va cependant bien plus loin que le Steam Frame. La société annonce vouloir contribuer à un portage aarch64 officiel d'Arch Linux dans les dépôts upstream, en collaboration avec la communauté du projet. Si ce travail aboutit, tout appareil ARM tournant sous Linux héritera d'un Arch Linux ARM maintenu activement par les acteurs les plus investis de l'open source. Pour les acheteurs futurs du Steam Frame, c'est une fondation logicielle solide avant le lancement. Pour l'écosystème Linux sur ARM dans son ensemble, c'est possiblement beaucoup plus.