Après treize ans dans la diffusion de la F1, Dean Locke voit encore la technologie évoluer à toute vitesse. À Silverstone, avant la course, le responsable diffusion de Formula 1 raconte comment l'intelligence artificielle transforme la couverture d'un Grand Prix.

Plongeons dans la tête de Dean Locke à Silverstone, l'homme qui décide ce que les fans de F1 voient pendant la course. Rencontré dans le paddock de Silverstone ce week-end, le directeur exécutif diffusion, médias et opérations de course chez Formula 1, lève le voile sur les coulisses technologiques de la discipline. De l'algorithme Track Pulse aux caméras embarquées, en passant par les circuits les plus compliqués à couvrir, il détaille pour Clubic comment son équipe s'adapte à des monoplaces 2026 plus imprévisibles, avec l'aide du cloud et de l'intelligence artificielle développés avec Amazon Web Services (AWS).
Pour améliorer la production et la diffusion, la F1 utilise une IA qui voit dix tours d'avance sur les producteurs humains
Vingt-deux voitures, un seul œil humain par caméra (il y en a une trentaine ce week-end à Silverstone), et des dizaines d'histoires qui se jouent en même temps sur le circuit : c'est le problème que Dean Locke doit résoudre à chaque Grand Prix. Sa solution presque magique s'appelle Track Pulse, un outil conçu avec AWS pour repérer les batailles de milieu de peloton avant qu'elles n'explosent. « On ne veut vraiment pas rater une bonne histoire », résume-t-il, avant de préciser que l'outil regarde bien plus loin qu'un producteur humain.
Car lorsqu'un réalisateur anticipe généralement trois ou quatre tours à l'avance, Track Pulse détecte des tendances qui se dessinent sur une dizaine de tours. Pour y parvenir, Dean Locke explique s'appuyer sur une production dispatchée entre deux sites. Il y a un centre média et technologies basé au Royaume-Uni, et un centre technique installé directement sur le circuit, que nous avons d'ailleurs pu visiter (les photos y sont interdites), et qui est coupée en deux avec une partie réalisation, et une partie technique, dans une ambiance de mini-data center d'ailleurs, à quelques mètres du circuit. Les deux sites sont reliés par fibre optique pour faire remonter vidéo, audio et télémétrie vers le cloud en quelques secondes.

Chaque monoplace embarque qui plus est environ trois cents capteurs, qui extraient en continu tout ce qui se passe sur la voiture, de la vitesse à la température des pneus en passant par la position exacte sur la piste. Selon la stratège devenue consultante TV, Ruth Buscombe, qui s'est aussi confiée à nous quelques heures plus tôt, cela correspond à « environ un million cent mille points de données par seconde », qui remontent donc d'une seule Formule 1 en pleine course. Un flux bien trop dense pour être trié à la main, ce qui explique pourquoi Dean Locke mise autant sur des outils capables d'isoler automatiquement, en une fraction de seconde, le bon signal au milieu de ce bruit permanent.
Comment les monoplaces 2026 ont contribué à changer la couverture caméra de la F1
La nouvelle réglementation technique, qui a retiré près de 30 % d'appui aérodynamique aux monoplaces, a rendu les voitures plus difficiles à piloter. « Nous avons retiré pas mal d'appui aérodynamique à ces Formule 1 par conception », nous explique Ruth Buscombe. Pour Dean Locke, l'objectif de sa production a d'abord été de mettre en valeur cet exploit technique accompli par les pilotes eux-mêmes.
Concrètement, la réglementation a déplacé l'action vers des zones du circuit que les caméras ne couvraient quasiment jamais auparavant. Avant 2026, les dépassements à Barcelone se jouaient presque tous au même endroit, dans un seul virage, ce qui simplifiait la tâche des réalisateurs. Une caméra fixe suffisait à ne rien manquer. Cette saison, les mêmes bagarres se sont étalées sur quatre virages différents, du numéro trois au numéro six. Même constat en Autriche, le week-end précédent, où les pilotes se sont battus sur la totalité du tour, et non plus sur une poignée de mètres. Du coup, Dean Locke a dû revoir en profondeur sa logique de couverture, pour ne rater aucune bataille sans jamais perdre le fil du direct.
Pour suivre plusieurs foyers d'action sans sacrifier l'image principale, Dean Locke a fait entrer l'incrustation d'image, connue sous le nom de picture-in-picture, dans son arsenal de production, complétée par des drones qui volent jusqu'à 300 km/h (presque aussi rapides en vitesse maximale qu'une F1) et des extensions sur les hélicoptères. Une adaptation nécessaire après des années où la ligne droite concentrait l'essentiel du spectacle, et où les dépassements en plein virage restaient l'exception plutôt que la règle.
Ces nouveaux systèmes de replay qui bluffent encore les pros de la F1
Vétéran de la diffusion F1, Dean Locke avoue volontiers ne plus vraiment savoir comment son équipe produisait des Grands Prix corrects il y a dix ou quinze ans, sans l'accès actuel à l'information. On peut vraiment parler d'une autre époque. Il compare d'ailleurs la discipline aux sports en stade, longtemps mieux équipés technologiquement, faute d'installations permanentes en Formule 1. Mais la puissance de calcul disponible aujourd'hui referme peu à peu cet écart, au point de rendre possibles des choses qu'il avait tentées, en vain, dix ans plus tôt.
Parmi les nouveautés qui l'impressionnent encore, on retrouve de nouveaux systèmes de replay, testés justement ce week-end à Silverstone, dont il admet ne pas totalement comprendre encore tout le fonctionnement technique. Une remarque qui montre bien la vitesse à laquelle la technologie a progressé récemment, jusqu'à dépasser parfois la compréhension même de ceux qui l'exploitent au quotidien sur le terrain.
La logique est la même côté caméras embarquées. La grille de F1 compte au total plus d'une centaine de caméras montées sur les monoplaces, mais seule une vingtaine à vingt-cinq d'entre elles peuvent être diffusées en direct au même moment, faute de capacité technique suffisante pour tout retransmettre à la fois. Dean Locke voudrait que chaque voiture dispose en permanence de deux ou trois caméras allumées, plutôt que de devoir choisir laquelle activer selon les moments forts de la course. « Je me souviens encore de l'époque où on ne pouvait en avoir que quatre en tout », glisse-t-il, mesurant lui-même le chemin parcouru en quelques années.
Bakou, Monaco, Singapour, ces circuits qui compliquent la couverture F1
Il y a aussi un élément qui fait que chaque week-end est différent, je veux bien entendu parler du circuit. Certains d'entre eux compliquent particulièrement la tâche des équipes de Dean Locke, qui cite sans hésiter les tracés urbains comme Monaco, en tête, mis aussi Bakou ou Singapour, où l'infrastructure reste très difficile à déployer, avec zones entières sans accès pour les techniciens à Bakou, parfois de sept heures du matin à cinq heures du soir. Sans oublier les hautes barrières qui perturbent les fréquences radio embarquées sur ce type de circuits.
À l'inverse, des rendez-vous comme Silverstone, Melbourne ou Austin posent un défi d'une tout autre nature, presque logistique. Ces week-ends attirent des centaines de milliers de spectateurs sur place (600 000 le circuit anglais cette semaine), ce qui complique déjà la circulation des équipes et du matériel autour du circuit. Mais surtout, la Formule 1 n'est pas la seule catégorie représentée, puisqu'il y a aussi les catégories F2, F3 et l'Academy, qui disputent leurs propres courses, avec chacune ses qualifications, des essais et la diffusion à assurer, souvent à quelques heures d'intervalle seulement. Pour l'équipe de Dean Locke, cela revient à multiplier par quatre le travail d'un week-end classique, sans jamais pouvoir souffler entre deux sessions. « Chaque course a son défi », résume-t-il, avant d'ajouter ce qui, selon lui, rend ce métier si prenant : « ce n'est jamais vraiment ennuyeux, ce n'est jamais vraiment pareil ».
Sa frontière personnelle reste néanmoins à l'intérieur du cockpit. En moto, la caméra embarquée montre tout, comme le pilote qui actionne l'embrayage, plie les genoux, ou déplace son buste dans le virage. En Formule 1, rien de tout ça n'est visible. Le pilote disparaît derrière un habitacle fermé, et il ne reste plus que sa voix à la radio pour deviner ce qu'il vit. Dean Locke voudrait que le pilote soit davantage visible pour les téléspectateurs, pour « mieux comprendre ce que fait le pilote » mais installer une caméra supplémentaire dans le cockpit serait compliqué avec la conception des F1 des années 2020. « Avant, on installait une caméra dans le plancher de la voiture, rappelle Dean. Mais maintenant, c'est extrêmement difficile car à l'intérieur, c'est très lisse et très sombre. Du coup, ce serait vraiment compliqué à installer ». En attendant, peut-être, de résoudre ce problème, ses drones à haute et basse vitesse, positionnés en piste comme dans la voie des stands, avec les caméras traditionnelles et la cable cam le long des stands, tentent tant bien que mal de suivre des monoplaces qui, elles, roulent jusqu'à 350 km/h, la preuve que même la technologie la plus avancée peine encore à couvrir un sport aussi rapide.