Pour une administration qui a fait de la dérégulation de l'intelligence artificielle un cheval de bataille, la requête a de quoi surprendre. Et elle vient pourtant bien de la Maison-Blanche.

Sam Altman et Donald Trump à l'annonce du projet Stargate en 2025 © Andrew Harnik/Getty Images
Sam Altman et Donald Trump à l'annonce du projet Stargate en 2025 © Andrew Harnik/Getty Images

Pendant des mois, Donald Trump a agité le drapeau de la liberté économique contre tout ce qui ressemblait à une régulation de l'IA, à commencer par les dispositions héritées de l'ère Biden. Des décrets ont été démontés, des garde-fous écartés, et la Silicon Valley a applaudi. Alors quand The Information puis Reuters ont révélé jeudi que la Maison-Blanche avait demandé à OpenAI de retarder le déploiement de GPT-5.6, il y avait de quoi se frotter les yeux. Le motif avancé tient en un mot : cybersécurité. Un mémo interne de Sam Altman confirme la chose et restreint dans un premier temps l'accès au modèle à une poignée de partenaires triés sur le volet. Le gouvernement se charge lui-même de valider les accès, client par client, durant cette phase de préversion.

Une demande venue de deux bureaux que personne ne cite jamais

La requête n'émane pas de Trump lui-même, mais de deux structures de l'exécutif américain dont les noms n'ornent pas souvent les unes : le bureau du directeur national de la cybersécurité et celui de la politique scientifique et technologique. Tous deux se sont inquiétés des capacités du futur modèle, notamment de ce qu'un système aussi performant pourrait offrir à des acteurs malveillants sur le plan des attaques informatiques. La discussion aurait en réalité commencé dès mercredi, lors d'un échange entre Sam Altman et Howard Lutnick, le secrétaire au Commerce, soucieux, apprend-on, que toutes les administrations concernées aient eu le temps de tester le modèle. Ce qui ressemble moins à de la cybersécurité qu'à de la gestion de calendrier interagences, mais admettons.

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Plutôt qu'une interdiction franche, l'administration a donc opté pour un déploiement échelonné : une sortie d'abord limitée à des partenaires sélectionnés, avant une ouverture plus large attendue quelques semaines plus tard. Le procédé revient à autoriser la mise en circulation d'un véhicule, mais sur des routes fermées et avec un conducteur agréé, le temps de vérifier qu'il ne file pas trop vite. Dans son mémo, Altman a choisi ses mots avec soin pour marquer ses distances, qualifiant cet encadrement de contraire à leur « preferred long term model » : autrement dit, une procédure qu'il accepte mais qu'il ne souhaite pas voir se pérenniser.

L'intervention s'appuie sur un décret signé le 2 juin 2026, baptisé « Promoting Advanced AI Innovation and Security ». Le texte instaure une revue de sécurité avant la sortie des modèles dits de frontière et laisse aux équipes gouvernementales jusqu'à trente jours pour les évaluer. Sur le papier, cette revue est présentée comme facultative et exclut tout régime de licence. Dans les faits, quand deux bureaux de la Maison-Blanche en font la demande, le caractère « volontaire » de la chose ressemble surtout à une formule de politesse.

Un précédent en deux temps

Les sorties échelonnées font pourtant partie du répertoire d'OpenAI depuis longtemps. En 2019, l'entreprise avait déjà retenu pendant près de neuf mois la version complète de GPT-2, par crainte d'usages malveillants (une précaution que la communauté avait, à l'époque, jugée très largement excessive). Plus récemment, son modèle GPT-5.5 avait d'abord été réservé aux abonnés payants avant d'atteindre les utilisateurs gratuits, et une version « cyber » avait été distribuée en accès restreint à des défenseurs accrédités. La différence, cette fois, tient à l'identité de celui qui contrôle le robinet : ce n'est plus le laboratoire qui fixe seul le rythme de diffusion, c'est Washington, avec les administrations fédérales validant les accès un par un.

Quelques semaines plus tôt, les modèles les plus avancés d'Anthropic (Claude Mythos 5 et Fable 5) avaient eux aussi vu leur accès restreint, cette fois via le contrôle des exportations pour empêcher leur utilisation par des ressortissants étrangers. Le levier juridique change, la logique reste identique. Les autorités auraient d'ailleurs justifié leur intervention sur GPT-5.6 par des capacités jugées comparables à celles de Mythos, le modèle d'Anthropic suspendu peu avant (et c'est précisément cette comparaison, à en croire les sources proches du dossier, qui aurait motivé l'empressement de la Maison-Blanche à intervenir). Avec OpenAI, le précédent franchit cependant un palier supplémentaire. Il ne s'agit plus de restreindre l'accès d'un modèle à l'étranger, mais de retarder sa sortie sur le sol américain lui-même, pour des partenaires américains, au motif d'une évaluation qui n'a produit aucun résultat public à ce jour.

Ce que ça change vu d'Europe

Pour qui développe des produits adossés aux API d'OpenAI depuis cette partie du globe, la mécanique est facile à saisir : les capacités les plus récentes arriveront plus tard, par paquets. Le temps que l'entreprise élargisse le cercle des partenaires autorisés par le gouvernement. C'est un calendrier que les entreprises européennes n'ont aucun moyen d'influencer, suspendu à des arbitrages décidés à Washington, par des bureaux dont la mission première n'a rien à voir avec les besoins des développeurs parisiens ou berlinois.

De ce côté-ci de l'Atlantique, l'encadrement des modèles de frontière passe par l'AI Act : un texte contraignant, voté, assorti d'obligations écrites, dont les entreprises connaissent les contours à l'avance, même si l'exercice de les respecter est une autre histoire. Les États-Unis, eux, ont retenu une voie inverse : pas de loi, un décret, et des demandes informelles traitées au cas par cas, dans des délais et selon des critères que personne n'est tenu de rendre publics. Le pays qui reprochait à Bruxelles son excès de réglementation se retrouve aujourd'hui à improviser un filtrage sans cadre stable ni garanties formelles, là où l'Union avance, qu'on l'approuve ou non, à coups de textes publiés au Journal officiel. C'est précisément l'argument que brandissent les tenants d'une IA souveraine, de Mistral aux projets aujourd'hui financés par la Commission européenne (dont on reparlera bientôt). Chaque blocage outre-Atlantique leur donne un peu plus de grain à moudre, et ils ne s'en privent pas.