Microsoft avait remonté ses serveurs d'Écosse pour ne plus jamais les y redescendre. Six ans plus tard, la Chine branche au large de Shanghai le premier data center sous-marin nourri à l'éolien en mer.

À l'été 2018, Microsoft immergeait un cylindre blanc chargé de 855 serveurs au large des Orcades, en Écosse. L'expérience, baptisée Natick, a tourné deux ans sans la moindre intervention humaine avant de remonter à la surface (couverte d'algues et de coquillages, mais en parfait état de marche) avec un bilan presque insolent : huit fois moins de pannes qu'une installation terrestre équivalente. La firme a pourtant enterré le programme en 2024, sans réelle explication. C'est ce flambeau que le gouvernement chinois annonce aujourd'hui repris : le premier data center sous-marin directement raccordé à un parc éolien en mer vient d'entrer en exploitation commerciale au large de Shanghai.
Dix mètres de fond, 2 000 serveurs et pas un climatiseur
L'installation repose à une dizaine de mètres de profondeur, à environ dix kilomètres des côtes de la zone franche de Lingang, au sud-est de Shanghai. Elle est l'œuvre de HiCloud, filiale du groupe Highlander, un équipementier maritime coté à Shenzhen dont le fondateur reconnaît volontiers s'être inspiré de Natick. Le chantier est allé vite : accord signé en juin 2025 avec les autorités de la zone, construction achevée en octobre, essais en février, puis bascule en exploitation commerciale complète fin mai 2026. Le tout pour 1,6 milliard de yuans, près de 200 millions d'euros.

Sous l'eau, environ 2 000 serveurs, soit un data center de taille modeste, pour une capacité visée de 24 mégawatts. China Telecom y a déjà installé des grappes de processeurs graphiques pour ses clients et réfléchit à des offres hybrides mêlant infrastructures terrestres et sous-marines. Le refroidissement, lui, ne consomme presque rien. Un fluide capte la chaleur des serveurs, s'évapore, monte par sa propre flottabilité vers un échangeur en contact avec l'eau de mer, se condense, puis redescend par gravité. Une boucle sans pompe, un peu comme une bouteille calée dans un torrent pour rester fraîche, sauf que le torrent fait ici dix kilomètres de large.
Résultat revendiqué : un PUE d'environ 1,15. Le PUE, vous connaissez ? Rappel express pour ceux qui n'auraient pas suivi : c'est le rapport entre l'électricité qui entre dans l'installation et celle qui alimente réellement le calcul. À 1,15, presque chaque watt nourrit les serveurs, alors que la réfrigération engloutit d'ordinaire 40 à 50 % de la facture selon le directeur général de HiCloud, qui promet de la ramener sous les 10 %. Des chiffres fournis par l'exploitant et relayés par des médias d'État, on gardera donc les pincettes à portée de main.
La Chine ne part d'ailleurs pas de zéro. Highlander immerge des caissons depuis 2021 au large de Hainan, où le pays déployait déjà un premier data center sous-marin aux dimensions colossales, complété en février 2025 par un module de 400 serveurs dédiés à l'intelligence artificielle. Shanghai ajoute la pièce qui manquait : le raccordement direct à un parc éolien en mer, plus de cinquante turbines plantées autour du site, qui fournissent une part substantielle de son alimentation. L'ambition affichée grimpe désormais à 500 mégawatts.
L'IA a soif, et l'océan refroidit gratuitement
Une semaine avant la mise en avant du site par CCTV, l'université des Nations unies publiait un rapport qui chiffre, pour la première fois à cette échelle, l'appétit physique de l'intelligence artificielle. Selon ce document daté du 3 juin, les data centers de la planète ont englouti 448 térawattheures d'électricité en 2025 ; s'ils formaient un pays, ils seraient le onzième consommateur mondial, juste derrière la France. La projection pour 2030 double la mise : 945 térawattheures, l'équivalent du Japon entier, et une empreinte en eau qui bondirait de 4 500 à 9 300 milliards de litres par an. De quoi couvrir les besoins domestiques de base de 1,3 milliard de personnes en Afrique subsaharienne. L'auteur principal du rapport résume l'enjeu d'une formule : l'IA n'est pas qu'un logiciel, c'est aussi du béton, des câbles, des minerais et de l'eau.
Voilà précisément le terrain où l'immersion marque ses points. Un data center terrestre refroidit le plus souvent en évaporant de l'eau douce ; sous la mer, l'échange thermique se fait avec une ressource qui ne manque à personne (l'océan, lui, n'envoie pas de facture). Aucune emprise foncière non plus, un argument qui pèse aux portes d'une mégapole comme Shanghai, où chaque hectare côtier se négocie cher.
L'Europe regarde le même horizon. Une jeune pousse propose ainsi de cacher des serveurs d'IA sous des éoliennes en mer, un projet plus sérieux qu'il n'y paraît, tandis que Panthalassa a levé 140 millions de dollars pour des data centers flottants alimentés par les vagues. La différence tient en une image : pendant que le Vieux Continent boucle ses levées de fonds, Shanghai branche.
Succès technique, réponse partielle
Reste à comprendre pourquoi Microsoft a abandonné une expérience réussie. La firme n'a jamais détaillé sa décision, se contentant d'indiquer que les enseignements de Natick irriguaient ses autres infrastructures. L'explication la plus plausible tient à l'échelle : à l'heure où chaque géant du cloud aligne des campus terrestres de plusieurs gigawatts pour l'IA, un caisson de quelques mégawatts ressemblait à une jolie curiosité de laboratoire. Les 24 mégawatts de Lingang ne bouleversent pas cet ordre de grandeur, autant le dire clairement.
Les contraintes physiques n'ont pas disparu non plus. L'eau de mer corrode, la pression fatigue les joints, et personne n'ira changer un disque dur à dix mètres de fond : les caissons doivent fonctionner des années sans la moindre visite, exactement ce que Natick avait prouvé possible, à petite échelle. Quant à l'éolien, il souffle quand il veut. Le site reste arrimé au réseau, et sa part renouvelable réelle dépendra des humeurs de la mer de Chine orientale.
Pour l'utilisateur, rien ne change en surface : la requête part, la réponse revient. Mais la facture d'eau et d'électricité de chaque question posée à une IA devient un sujet industriel, et la Chine vient de démontrer qu'une partie de la réponse peut dormir au fond de la mer. À l'Europe de décider si elle préfère regarder ou plonger.