L'administration Trump a ordonné le démantèlement de l'Ocean Observatories Initiative, un réseau de 900 capteurs sous-marins qui surveillaient les océans en temps réel depuis 2015. La communauté scientifique s'en inquiète.

Construit pour durer trente ans, l'Ocean Observatories Initiative (OOI), ce réseau d'instruments en eaux profondes, a coûté 368 millions de dollars aux contribuables américains et alimenté plus de 500 publications scientifiques. Pourtant, dès le 16 juin prochain, les premiers capteurs (il y en a près de 1 000 au total) seront retirés au large de l'Oregon, en plein épisode El Niño, alors que les températures océaniques battent des records historiques. Le démantèlement complet est prévu d'ici 2027, révèle CNN.
900 capteurs sous-marins retirés sur ordre de Trump, une catastrophe pour la recherche océanique
Lancée en 2015 après plus d'une décennie de planification, l'Ocean Observatories Initiative était l'un des systèmes de surveillance océanique les plus sophistiqués jamais déployés. Avec des bouées de surface, des planeurs sous-marins et des instruments en eaux profondes, on comptait jusqu'à 900 équipements répartis dans des zones stratégiques du Pacifique et de l'Atlantique, en charge de collecter en continu des données totalement inaccessibles aux satellites.
Le 21 mai, la National Science Foundation (NSF), l'agence fédérale qui finançait le projet, a sorti l'euphémisme de l'année : l'OOI ne serait pas supprimée, non, mais simplement soumise à une « réduction de la portée ». En gros, d'ici 2027, tous les instruments déployés au large de l'Oregon, de Washington, de l'Alaska, de la Caroline du Nord et du Groenland seront remontés à la surface et retirés. Un programme initialement conçu pour durer vingt-cinq à trente ans, rappelons-le, abandonné donc à mi-chemin.
Le moment est pour le moins mal choisi. Un épisode El Niño particulièrement intense est attendu cet été sur la côte Pacifique, tandis qu'une vague de chaleur marine pousse déjà des eaux anormalement chaudes au large de la Californie. El Niño, c'est cette variation naturelle du climat qui peut provoquer une hausse des températures dans certaines zones du globe durant plusieurs mois ou années. Tout le problème, c'est que les signaux les plus révélateurs se cachent dans les profondeurs, là où les satellites ne voient rien. Et ce sont précisément ces profondeurs que l'OOI permettait de sonder.
Ce que le démantèlement scientifique révèle sur le pouvoir trumpiste
Est-ce un problème d'argent ? Le réseau fonctionnait avec un budget annuel de 48 millions de dollars, soit seulement 0,003 % des dépenses dites facultatives du gouvernement américain. Et pour couronner le tout, la décision aurait été prise en dépit d'un double rejet du Congrès, selon l'ingénieur et spécialiste des risques sociétaux Arthur Keller, qui suit le dossier de près. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Trump s'en prend à des outils scientifiques d'observation climatique, puisqu'en octobre dernier, c'est un satellite de la NASA dédié à la mesure du CO2 qui était dans son viseur.
D'après Arthur Keller, l'enjeu n'est pas que la simple perte de données océaniques. Quand un État détruit ses propres outils de mesure, il ne fait pas qu'économiser de l'argent : il coupe le lien entre les décideurs et la réalité. « Lorsqu'un État affaiblit ses instruments de mesure, il modifie sa relation à la réalité, compromet la possibilité même d'un socle de vérité partagé », avertit-il. En clair, sans données fiables et partagées, il n'y a plus de terrain commun pour débattre, anticiper ou agir. Et l'histoire, rappelle Keller, montre que les sociétés qui renoncent à observer le monde avec méthode finissent toujours par en payer le prix.
On peut même aller encore plus loin. Et si le chaos était une fin en soi ? « Les régimes les plus dangereux ne prospèrent pas malgré le chaos, mais grâce à lui », tranche le spécialiste. Un peuple épuisé et bombardé d'informations contradictoires est un peuple malléable, et le démantèlement méthodique des capacités scientifiques fédérales contribue directement à l'entretenir.