Oubliez les pannes anecdotiques de votre opérateur le dimanche soir. Ce qui se joue actuellement dans les tréfonds du réseau mondial relève davantage du scénario catastrophe systémique que de l'incident technique passager. Le web craque de partout, et nous continuons de scroller comme si de rien n'était.

Câble coupé © Shutterstock
Câble coupé © Shutterstock

Il fut un temps où Internet semblait insubmersible, une hydre numérique conçue pour survivre à une guerre nucléaire de part sa nature décentralisée. Cette époque, si tant est qu'elle ait vraiment existé, est désormais révolue. Comme le rapporte The Register dans son analyse du dernier trimestre 2025, la structure même du réseau montre des signes d'usure alarmants. Le géant de la sécurité et de la performance, Cloudflare, vient de livrer une autopsie de la fin d'année dernière qui ne laisse que peu de place à l'optimisme.

Une fin d'année 2025 sous haute tension

L'analyse des données du quatrième trimestre 2025 met en lumière une réalité technique brutale : les agresseurs ont pris une longueur d'avance. Nous ne parlons plus ici de quelques hackers isolés tentant de saturer un serveur de jeu vidéo, mais d'offensives industrielles. Les attaques par déni de service distribué (DDoS) ont atteint des sommets de virulence inédits, exploitant des botnets toujours plus vastes pour noyer les infrastructures critiques sous des tsunamis de requêtes. Ce qui frappe dans ce rapport, c'est la banalisation de l'exceptionnel. Des volumes de trafic malveillant qui auraient mis à genoux des pays entiers il y a cinq ans sont devenus la norme quotidienne des équipes de sécurité réseau.

Pourtant, la menace ne vient pas uniquement des assauts numériques. La fragilité est aussi physique et logistique. Le rapport pointe du doigt une recrudescence des coupures de câbles sous-marins et terrestres, rappelant cruellement que le « nuage » repose avant tout sur des tuyaux posés au fond des océans ou le long des voies ferrées. Ces incidents, souvent attribués à des accidents de chalutage ou au vandalisme, exposent la redondance parfois théorique du réseau mondial. Lorsqu'un lien majeur cède, le trafic doit être redirigé en urgence, créant des goulots d'étranglement qui ralentissent l'ensemble du trafic mondial. C'est l'effet papillon appliqué au routage BGP : une coupure en Asie du Sud-Est peut ralentir une transaction boursière à Londres.

Mais le plus inquiétant réside peut-être dans l'origine politique de certaines perturbations. Les coupures d'Internet ordonnées par des gouvernements pour contrôler des populations ou étouffer la dissidence se multiplient. Cette fragmentation volontaire du réseau affaiblit sa résilience globale. C'est dans ce contexte tendu que les géants de l'infrastructure se retrouvent pris en étau. On se souvient notamment de la passe d'armes récente où Cloudflare, fidèle à ses principes, refuse de censurer le web et menace de débrancher l'Italie. Ce bras de fer illustre parfaitement la nouvelle vulnérabilité du web : il n'est plus seulement attaqué par des cybercriminels, mais fragilisé par ceux-là mêmes qui devraient le réguler.

L'infrastructure physique et politique au bord de la rupture

Ce rapport de fin 2025 agit comme un révélateur des failles structurelles de notre écosystème numérique. Nous avons bâti une économie mondiale sur une infrastructure dont la neutralité technique est aujourd'hui remise en cause. Le problème soulevé en filigrane par ces données est celui de la centralisation excessive. En s'appuyant massivement sur une poignée d'acteurs pour la sécurité et le routage, le web a gagné en performance ce qu'il a perdu en robustesse décentralisée. Si l'un de ces remparts cède ou doit plier bagage sous la pression législative, ce sont des pans entiers de l'économie numérique qui se retrouvent à nu.

L'analyse technique des incidents de routage durant ce trimestre montre également une instabilité croissante du protocole BGP, le système d'adressage qui permet aux réseaux de communiquer entre eux. Les erreurs de configuration et les détournements de trafic sont légion. Cette « plomberie » d'Internet, vieille de plusieurs décennies, peine à supporter la complexité actuelle sans craquer aux entournures. Chaque mise à jour, chaque nouvelle régulation locale imposant des filtres ou des blocages ajoute une couche de complexité à un édifice déjà chancelant. La volonté de certains États d'imposer des frontières numériques strictes transforme le web, jadis espace global, en un archipel de réseaux intranet déconnectés les uns des autres, le fameux « Splinternet ».

Interconnexion mondiale, illustration © Shutterstock

Il faut aussi lire entre les lignes de ce rapport pour y voir une critique de la course à l'armement numérique. Les outils de défense doivent sans cesse évoluer pour contrer des attaques nourries par l'intelligence artificielle, créant une boucle de rétroaction coûteuse et énergivore. La fragilité du web n'est donc pas seulement une question de câbles coupés ou de serveurs saturés, mais aussi une question de viabilité économique et écologique à long terme. Continuer à colmater les brèches avec toujours plus de puissance de calcul et de bande passante ressemble de plus en plus à une fuite en avant.

Source : The Register