Depuis plusieurs années, la collecte de données par les téléviseurs connectés est surtout documentée dans des rapports d’experts et des enquêtes spécialisées. Un sujet connu des initiés, mais largement invisible pour le grand public. Cette fois, le débat change de dimension : la justice américaine s’en empare.

Aux États-Unis, la collecte de données sur Smart TV ne passe pas. © Krakenimages / Shutterstock
Aux États-Unis, la collecte de données sur Smart TV ne passe pas. © Krakenimages / Shutterstock

Le Texas a engagé une action contre cinq géants du téléviseur (Hisense, LG, Samsung, Sony et TCL) qu’il accuse d’avoir capturé des images de tout ce qui s’affiche à l’écran, afin d’analyser les usages et de revendre ces données à des tiers. Une plainte collective est désormais en préparation à New York. Derrière ce dossier, c’est une question simple qui ressurgit : jusqu’où un écran peut-il observer ce que nous faisons chez nous, sans que nous en ayons réellement conscience ?

Cinq fabricants poursuivis pour leurs pratiques de collecte de données

Selon l’État du Texas, les constructeurs auraient recours à la technologie d’Automatic Content Recognition (ACR) pour analyser en permanence ce qui apparaît à l'écran ; cela comprend non seulement les sources antennes et satellites mais aussi les sources HDMI, les consoles, les box ou un PC connecté. Des captures régulières permettraient d’identifier les contenus regardés, de reconstituer des habitudes de consommation, puis d’alimenter des bases de données exploitées à des fins publicitaires.

Le dossier a rapidement pris une tournure concrète, puisqu'une ordonnance temporaire a été prononcée contre Hisense, lui imposant de suspendre l’usage de ces mécanismes dans l’État. Samsung a fait l’objet d’une mesure similaire, avant une suspension provisoire dans l’attente d’une audience ultérieure. Ce ne sont pas encore des condamnations, mais la dynamique est enclenchée.

Quelques jours plus tard, une class action a été déposée à New York, visant notamment la collecte de données lorsque le téléviseur est utilisé comme écran informatique, un usage qui élargit logiquement le périmètre des informations potentiellement observées et collectées.

Ce que cette affaire confirme sur l’ACR et l’économie des Smart TV

Au fond, cette affaire ne révèle rien de fondamentalement nouveau. Les mécanismes de l’ACR, leur capacité à analyser finement les contenus affichés et leur rôle central dans la monétisation des téléviseurs connectés ont déjà été largement documentés. Nous avions d'ailleurs déjà détaillé comment ces systèmes fonctionnent, ce qu’ils collectent réellement, et surtout quelles marges de manœuvre existent pour tenter d’en limiter l’impact sur la vie privée.

De la même manière, un rapport du Center for Digital Democracy décrivait déjà les Smart TV comme de véritables « chevaux de Troie numériques », au cœur d’un écosystème publicitaire capable de croiser données domestiques, identifiants publicitaires et ciblage algorithmique à grande échelle.

Un précédent qui pourrait peser bien au-delà des États-Unis

Reste à savoir si cette offensive judiciaire restera cantonnée au territoire américain ou si elle amorcera un mouvement plus large. En Europe, le RGPD impose déjà des obligations de consentement et de transparence, mais la réalité des interfaces, des options noyées dans les menus et des réglages activés par défaut laisse une zone grise persistante. Beaucoup d’utilisateurs acceptent sans réellement mesurer ce que cela implique.

Si les tribunaux américains venaient à durcir durablement la lecture juridique de ces pratiques, les constructeurs pourraient être contraints de revoir en profondeur leurs mécanismes de collecte, y compris sur les marchés européens. Ce serait, pour une fois, un renversement intéressant : la pression ne viendrait plus seulement des régulateurs, mais directement du terrain judiciaire.

En attendant, cette affaire a au moins le mérite de rappeler une chose essentielle : les téléviseurs connectés ne sont plus de simples écrans passifs. Ce sont des plateformes logicielles, des outils de mesure, et parfois des capteurs d’usages extrêmement fins. Comprendre comment ils fonctionnent, et jusqu’où ils observent nos usages, n’a jamais été aussi nécessaire.

Source : Flatpanelshd