Pendant des années, la guerre contre l’IPTV illégale a ressemblé à une course d’endurance où diffuseurs, ayants droit et ligues sportives tentaient de colmater les brèches d’un système de streaming devenu tentaculaire. Mais le tournant qui se prépare en Espagne pourrait bien redéfinir les règles du jeu à l’échelle européenne. Et cette fois, le conflit semble prêt à changer de dimension.

La guerre contre l'IPTV illégale n'est pas prête de s'arrêter. © KIRAYONAK YULIYA / Shutterstock
La guerre contre l'IPTV illégale n'est pas prête de s'arrêter. © KIRAYONAK YULIYA / Shutterstock

À partir de 2027, LaLiga, la première division du football espagnol, compte imposer à ses futurs partenaires télécoms et diffuseurs des obligations anti-piratage d’une ampleur rarement vue. Plus qu’une stratégie de protection des droits, c’est une transformation structurelle puisque les opérateurs qui veulent diffuser les matchs devront accepter de devenir le prolongement opérationnel de la lutte anti-IPTV, avec un pouvoir de blocage quasi instantané sur une partie du réseau.

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Une collaboration silencieuse… qui ne suffira plus

On le sait, et nous revenons régulièrement sur le sujet : depuis début 2025, LaLiga s’est engagée dans une offensive technique et judiciaire particulièrement agressive contre les serveurs et diffuseurs pirates. Plusieurs blocages massifs ont déjà touché des services cloud, et la controverse autour de Cloudflare a mis en lumière des effets collatéraux significatifs sur des sites légitimes. Jusqu'ici, les opérateurs télécoms espagnols se sont généralement contentés d’obtempérer, sans s’exprimer publiquement.

Cette ère touche à sa fin. Les documents encadrant l’appel d’offres pour les droits TV 2027-2032, révélés ces derniers jours, sont sans ambiguïté : la coopération ne sera plus une option. LaLiga attend désormais des diffuseurs une implication directe, assumée et juridiquement structurée.

Un pouvoir de blocage immédiat, sans passer par un juge

Le point le plus explosif est probablement celui-ci : les opérateurs s’engageraient à bloquer immédiatement des domaines, adresses IP, DNS ou pages web sur simple notification de LaLiga, sans décision judiciaire préalable.

En clair, si la ligue identifie une source illicite, elle pourrait exiger un blocage dans l’instant, 24h/24, 7j/7. Les FAI renonceraient même à contester ces mesures devant les tribunaux.

On glisse ici vers une forme de censure privée déléguée, un mécanisme qui inquiète les associations de défense des libertés numériques. Car si l’offensive vise les flux IPTV, rien ne garantit qu’elle ne touche pas d’autres services légitimes, comme cela a déjà été le cas ces derniers mois en Espagne, comme en Italie avec le Piracy Shield.

VPN, DNS alternatifs et autres reverse proxies dans le collimateur

Le texte va encore plus loin. LaLiga exige que les diffuseurs participent activement à des démarches judiciaires ou extrajudiciaires contre des maillons techniques et acteurs alternatifs. On ne sera pas surpris de voir apparaitre sur cette liste les fournisseurs de DNS publics, les services VPN et autres systèmes d'anonymisation, ainsi que les reverse proxies et certains hébergeurs.

Autrement dit, la ligue semble envisager un scénario où les outils de confidentialité eux-mêmes deviennent suspects, dès lors qu’ils permettent de contourner des mesures de blocage.

Les mécanismes imposés incluent également un watermarking visible (et unique) afin d'identifier chaque utilisateur individuellement, des systèmes anti-VPN renforcés, et une collecte de données dans le but de retracer l'origine des diffusions illicites.

Les opérateurs télécoms seraient ainsi tenus de coopérer à l’identification des abonnés accusés d’accès frauduleux, en particulier via P2P (AceStream) et cardsharing.

Il y a là un parfum de revirement historique… en 2008, Telefonica avait obtenu une victoire judiciaire majeure en refusant de livrer les données d’abonnés prétendument pirates. Dix-sept ans plus tard, la pression économique pourrait l’emporter sur ce précédent.

Un changement de paradigme au niveau européen ?

Il serait tentant de réduire ce dossier à la seule diffusion du football espagnol. Ce serait une erreur. Ce que LaLiga tente d’imposer est une doctrine anti-piratage globale, qui pourrait inspirer d’autres ligues européennes déjà très actives contre l’IPTV. On pense en premier à la Série A en Italie, très active pour faire la chasse à l'IPTV, mais aussi à la Premier League au Royaume-Uni, aux compétitions européennes et, plus proches de nous, à la LFP et l'Arcom en France.

Si l’appel d’offres va à son terme dans cette forme, il créera un précédent lourd : un modèle où des acteurs privés pourront bloquer des pans entiers d’Internet sur la base d’analyses internes… et sans juge.