BitTorrent, Netflix, Amazon... les nouveaux producteurs de séries qui défient la télévision

02 décembre 2014 à 13h01
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BitTorrent a dévoilé fin novembre sa toute première série originale, baptisée Children of the Machine. Une annonce qui peut paraître étonnante, mais BitTorrent ne fait, en réalité, que s'inscrire dans une dynamique adoptée par un grand nombre d'acteurs du Web. On est en droit de se demander ce que ces entreprises peuvent offrir de plus par rapport à la télévision traditionnelle.

Netflix, Amazon, Yahoo, Microsoft, BitTorrent... ces entreprises, si elles opèrent sur Internet dans des champs bien différents, ont cependant toutes un point commun : elles sont devenues productrices et diffuseuses de contenus initialement réservés à la télévision. Si certaines, comme Netflix, lorgnent même du côté du cinéma, elles ont surtout jeté leur dévolu sur les séries télévisées.

Cantonnées à la télévision depuis le début des années 50 - aux Etats-Unis, la série I Love Lucy, diffusée à partir de 1951, est considérée comme l'ancêtre des sitcoms modernes - les séries télé ont connu une mutation considérable avec l'explosion d'Internet. Bien évidemment, le piratage y est pour beaucoup... mais pas seulement : les nouveaux moyens de production et de diffusion contribuent également à faire bouger le genre. C'est d'autant plus vrai ces dernières années, avec l'arrivée d'acteurs comme Netflix, qui misent sur les contenus originaux pour motiver les adeptes de séries à s'abonner.

Le service de SVOD, disponible en France depuis septembre, n'est pas le seul à miser sur les séries pour promouvoir ses programmes sur abonnement. De nombreux géants du Web venus de différents secteurs lui ont emboîté le pas ces dernières années. Et si les contenus en question sont encore relativement rares, car toujours en production, la tendance s'avère tout de même très forte. La télé a-t-elle pour autant du souci à se faire ?

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L'ère du tout, tout de suite

Le développement de l'Internet haut débit est allé de pair avec celui du piratage. Dans ce mouvement, le partage illégal d'épisodes de séries télévisées s'est grandement développé au début des années 2000. Des séries comme 24h Chrono, Heroes ou encore Dexter ont connu un succès fulgurant en dehors de leur pays d'origine et ce, avant même que les chaînes de télévision locales ne leur accordent de créneaux de diffusion.

Au fil des années, les internautes amateurs de séries télé ont développé une impatience totale : pourquoi attendre plusieurs mois, voire plusieurs années, pour voir une série disponible tout de suite sur Internet ? Une démarche qui a probablement inspiré Netflix et consorts au moment de se pencher sur la diffusion de leurs contenus inédits.

En effet, là où une chaîne de télévision va produire une saison d'un programme et capitaliser durant 6 à 8 mois sur cette dernière, à raison d'un épisode par semaine et des coupures parfois sur plusieurs mois, des services comme Netflix font le choix de publier une saison entière en une seule fois. Ainsi, le 27 février prochain, nombreux seront les pays (mais pas la France, où Netflix ne détient pas les droits !) à voir débouler l'intégralité de la saison 3 d'House of Cards sur le service.

Sur ce point, ce nouveau mode de distribution tranche littéralement avec la télévision, puisqu'il invite très clairement le spectateur à une séance de binge watching : c'est le nom qu'on donne à l'activité qui consiste à visionner, en continu, plusieurs épisodes d'un même programme. Netflix en a fait l'un de ses fers de lance, et a même développé un système qui permet d'enchaîner les épisodes, nommé Postplay. Dans le cadre de ce service, on parle même de Netflixing.

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Cette démarche, prisée de nombreux spectateurs, est également très critiquée puisqu'elle met à mal certains mécanismes mis en place par les séries télévisées. C'est surtout vrai pour le cliffhanger, soit le suspense souvent mis en place à la fin d'un épisode, pour provoquer une attente parfois insoutenable de l'épisode suivant. Lorsqu'on peut enchaîner 10 épisodes à la suite, le suspense n'existe pas vraiment, et le cliffhanger est surtout là pour motiver le spectateur à ne pas décrocher du service.

Une opposition à la télévision...

Les nouveaux producteurs et diffuseurs de séries télévisées ne sont pas des chaînes, et n'ont pas les mêmes relations que ces dernières vis-à-vis de leur contenu et de leur public. Et, à travers les méthodes mises en place pour le souligner, ils ont des moyens efficaces pour le faire comprendre.

Amazon, par exemple, n'hésite pas à donner à ses clients leur mot à dire, concernant les séries à produire. Le cybermarchand, qui s'est lancé la production de séries en 2013 via Amazon Studios, avait ainsi mis en ligne 14 pilotes de séries, consultables gratuitement. Les internautes étaient appelés à voter pour les séries qu'ils souhaitaient voir développées. Certains programmes pourtant attendus, comme Zombieland, n'ont pas passé l'épreuve du pilote. D'autres, comme Alpha House, ont été produits avec succès et même renouvelés pour une seconde saison.

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Il s'agit d'une manière pour Amazon de remplacer l'audimat et de laisser le sort des programmes entre les mains du public. Au moins en partie, puisque la réception des épisodes par les médias ainsi que par l'entreprise elle-même joue également dans la balance : un simple vote ne suffit pas, mais il contribue quand même à valider ou non un programme.

Cette opposition au modèle classique télévisuel peut même aller plus loin, en annulant les décisions prises, dans certains cas, par les chaînes. Netflix s'est, à ce titre, distingué plusieurs fois, en relançant des séries dont la production avait été annulée au préalable par leur chaîne initiale.

En 2013, le service a ressuscité Arrested Development, sitcom stoppée par la chaîne américaine Fox en 2006, au bout de 3 saisons. 8 ans plus tard, Netflix a relancé la machine, réalisant le tour de force de reconstituer le casting du programme, pour le bonheur des spectateurs. Des cas de figure similaires ont eu lieu en 2014, avec la production de la saison 4 de The Killing par la plateforme, et le sauvetage, quelques jours seulement après son annulation, de la série Longmire.


Ce genre de situation donne le beau rôle à Netflix, qui se place en sauveur et attire les fans déçus par les chaînes de télé. En réalité, ce type de démarche existait déjà bien avant la plateforme de SVOD : on peut citer l'exemple de la série Stargate SG-1, passée de Showtime à SyFy en 2002.

Le choix des programmes sauvés n'est pas non plus anodin, puisqu'il s'agit généralement de programmes à fort engagement, salués par la critique. Là où des chaînes de télévision doivent se préoccuper de l'encombrement des cases horaires par des programmes qui ne font plus d'audience suffisante selon ses critères, Netflix fait un investissement sur le long terme en introduisant du contenu disponible en permanence dans son catalogue, capable d'attirer durablement de nouveaux abonnés, tout en se servant du succès déjà emmagasiné par les programmes sur leurs chaînes d'origine. Malin !

... voire un pied de nez total au modèle classique

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Utiliser le modèle historique pour pousser de nouvelles façons de visionner des séries est donc une démarche qui semble ancrée chez ses « nouveaux diffuseurs ». Mais quand on évoque le cas BitTorrent, on frise la provocation !

En effet, si l'entreprise cherche depuis plusieurs années à redorer son blason, après avoir été pointée du doigt comme une manière de faciliter le piratage, le fait de savoir qu'elle se lance désormais dans la production de séries télé a de quoi interloquer.

Children of Machines, la première série de BitTorrent, sera disponible à l'automne 2015. Il sera possible d'en disposer gratuitement dans une version qui inclura de la publicité, tandis qu'une version sans réclame sera proposée pour 4,95 dollars. Les 8 épisodes avec bonus seront proposés à 9,95 dollars. Trois manières d'accéder au contenu, qui devrait être, selon l'entreprise, le premier d'une (longue) lignée.

Le modèle économique adopté par BitTorrent a de quoi étonner, mais il reflète la mutation perpétuelle de l'accès au contenu sur Internet. La firme n'est vraisemblablement pas dupe : son logiciel est utilisé pour pirater, et en proposant du tout payant, elle se précipite probablement vers l'échec. Un modèle gratuit, financé par la publicité, lui permettra peut-être de limiter la casse. Quant à la structure de diffusion, elle se fera en téléchargement ou en streaming, via les services BitTorrent : la communauté sera mise à contribution, ce qui minimise les coûts.

Vers la fin de la télévision ?

Le cas des séries télévisées est un exemple parmi d'autres : les nouveaux producteurs/diffuseurs proposent également des documentaires, des spectacles, et même prochainement des films originaux. De quoi s'interroger sur l'avenir de la télé en elle-même.

Pour Reed Hastings, le PDG de Netflix, le système télévisuel tel qu'on le connait aujourd'hui sera mort d'ici 2030. « C'est un peu comme le cheval. Le cheval était utile pour se déplacer jusqu'à ce que la voiture arrive » déclarait-il fin novembre. La multiplication des nouvelles plateformes de visualisation - smartphones, tablettes... - et des nouveaux modes de production auront-ils raison de la télévision telle qu'on la connait ? Difficile à prédire, malgré la multiplication des services de SVOD, notamment aux Etats-Unis. Mais tout ça est également une question culturelle : si Netflix cartonne dans de nombreux pays, le service a recruté moins d'abonnés en 2014.

Et puis certaines entreprises, pourtant encore enthousiastes il y a peu concernant la production de contenus originaux, se sont ravisées. C'est le cas de Microsoft, qui a annulé la plupart de ses projets, à l'exception d'un documentaire et d'une série télévisée centrée sur Halo. A trop vouloir se diversifier, certains perdent de vue qu'il est parfois risqué de vouloir trop en faire. On va donc attendre encore un peu avant d'enterrer la télévision, même s'il peut effectivement se passer beaucoup de choses durant les 16 prochaines années.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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