Christopher Nolan a tourné L’Odyssée intégralement avec des caméras IMAX 70mm, un choix si exigeant que le film ne peut être projeté dans sa forme originale que dans 41 salles à travers le monde, dont une seule en France. Reste à savoir si cette rareté doit vraiment dicter où voir le film, ou si elle relève surtout d’un supplément d’aventure réservé aux cinéphiles disposant de temps et d’un moyen de transport.

Où voir le dernier film de Christopher Nolan dans les meilleures conditions ? ©Universal Pictures
Où voir le dernier film de Christopher Nolan dans les meilleures conditions ? ©Universal Pictures

Ulysse a mis dix ans à rentrer chez lui. Les spectateurs français de L’Odyssée, sortie le 15 juillet, n’ont heureusement pas ce problème : la quasi-totalité des salles du pays diffusent le film dès le premier jour. Mais depuis l’annonce d’un tournage entièrement réalisé en IMAX 70mm, une autre question agite les cercles cinéphiles, celle du « bon » format.

Faut-il réserver un aller-retour pour voir le film comme Nolan l’a pensé ? Le cinéaste entretient depuis toujours un rapport presque religieux à la pellicule, et Universal en a fait un argument marketing à part entière, quitte à flirter avec un discours parfois élitiste qui laisse entendre, en creux, que voir le film dans toute autre salle serait synonyme d’expérience dégradée. Derrière cette hiérarchie soigneusement entretenue, il y a pourtant une réalité plus simple, et plus rassurante que nous vous proposons de démêler.

Le ratio, une affaire de rectangle plus ou moins étiré

Un ratio, c’est simplement le rapport entre la largeur et la hauteur d’une image, le genre de chiffre qu’on ignore soigneusement tant qu’on ne s’installe pas dans la mauvaise salle. Une photo de smartphone classique, en mode paysage, affiche un ratio de 1,78:1 : ni carrée, ni vraiment étirée, un bon point de repère pour la suite.

Plus le chiffre grimpe, plus le rectangle s’allonge sur les côtés, jusqu’à ressembler à une fente de boîte aux lettres : c’est le cinémascope traditionnel, longtemps appelé 2,35:1 par habitude et fixé aujourd’hui à 2,39:1 par la norme technique, avec ses fameuses bandes noires en haut et en bas de l’écran à la maison. À l’inverse, plus le chiffre descend vers 1, plus l’image se rapproche du carré.

Les ratios d'images les plus utilisés au cinéma - Image générée par IA
Les ratios d'images les plus utilisés au cinéma - Image générée par IA

C’est tout l’enjeu du 1,43:1 de l’IMAX 70mm : un format si proche du carré parfait qu’il ne laisse presque aucune place à ces bandes noires, et qui donne cette sensation d’être englouti par l’écran plutôt que de le regarder de loin. Entre les deux, le 1,90:1 du numérique IMAX et le 2,20:1 du 70mm classique ou du numérique standard occupent un terrain intermédiaire, plus large qu’une photo de smartphone mais encore loin du scope.

Retenez simplement ceci : plus le ratio est petit, plus on voit de décor en haut et en bas de l’image ; plus il est grand, plus on gagne en largeur mais on perd en hauteur, quitte à couper la tête d’un personnage qui, sur un écran plus carré, aurait eu toute la place voulue.

L’IMAX 70 mm 1,43:1 selon Nolan, un graal réservé à une poignée de salles

C’est le sommet de la pyramide, et il tient sur un mouchoir de poche. Il n’existait aucune salle IMAX 70mm en France avant ce mois de juillet 2026 : le Pathé Odysseum (ça ne s’invente pas) de Montpellier vient de s’équiper du seul projecteur de ce type sur le territoire, le seul aussi dans tout le pays selon la liste officielle d’IMAX. Sur son écran de 22,39 mètres de large pour 16,76 mètres de haut, soit 375 mètres carrés d’image, L’Odyssée y occupe tout le cadre, sans bande noire ni en haut ni sur les côtés.

Le ratio, 1,43:1, frôle le carré, un format que Nolan a rêvé depuis l’enfance et qu’il n’avait encore jamais pu exploiter sur un long-métrage entier. La pellicule y ajoute son grain, cette texture presque vivante qui tranche après des années de projection numérique lisse et sans défaut. Pour équiper suffisamment de salles dans le monde, IMAX est allé jusqu’à récupérer des projecteurs à l’abandon et former une soixantaine de projectionnistes : l’effort porte le total mondial à 41 salles, contre 30 seulement pour Oppenheimer en 2023.

L'IMAX 70mm, au ratio 1:43, offre une image plus haute, qui respecte le cadre voulu par Christopher Nolan©_g10draw via X
L'IMAX 70mm, au ratio 1:43, offre une image plus haute, qui respecte le cadre voulu par Christopher Nolan©_g10draw via X

Pour les Nordistes, il existe d’ailleurs une échappatoire plus proche que Montpellier : Kinepolis Bruxelles vient lui aussi de s’équiper d’un projecteur IMAX 70mm, à un peu plus d’une heure de route de Lille. L’engouement, là aussi, ne laisse guère de place : le cinéma revendique déjà 17 000 billets vendus en prévente à 31,20 euros la place, soit plus du double du tarif d’une séance classique, et de nombreuses séances affichent déjà complet à l’heure où ces lignes sont écrites.

Voir L’Odyssée en IMAX 70mm, dans un cas comme dans l’autre, c’est donc un vrai déplacement, pas un simple choix de séance.

Le 70mm « classique », la meilleure alternative accessible, jusqu’à Lille

Un cran en dessous, il existe une autre pellicule, plus simple à trouver mais tout aussi confidentielle : le 70mm sans l’estampille IMAX. La nuance est technique, mais elle change tout. Là où l’IMAX utilise une pellicule à 15 perforations qui défile horizontalement dans le projecteur, ce format plus traditionnel repose sur une pellicule à 5 perforations qui défile verticalement, pour un ratio de 2,20:1, celui que Nolan affectionne depuis Dunkerque.

En France, seules deux salles proposent L’Odyssée sous cette forme : le Grand Rex à Paris, qui a construit une cabine de projection dédiée dans ses gradins classés, comme il l’avait fait pour Oppenheimer, et le Kinepolis de Lomme, près de Lille. Deux adresses, et pas une de plus, pour un format qui reste, sur le papier, la meilleure alternative au 70mm IMAX.

IMAX numérique et Dolby Cinema, le compromis logique pour la majorité

Pour l’immense majorité des spectateurs, la vraie question ne se pose ni à Montpellier ni à Lille, mais dans les salles IMAX numériques ou laser de leur région, chez Pathé, Gaumont, Kinepolis ou Megarama. Le ratio y tombe à 1,90:1 : une partie de l’image originale disparaît, avec elle quelques figurants et extensions de plan qui restent hors cadre. La perte reste toute relative, puisque l’image demeure nettement plus précise qu’une projection numérique standard, et l’écran, toujours immense, conserve l’essentiel de l’effet d’échelle voulu par le cinéaste.

Nolan a intégralement tourné The Odyssey avec une caméra IMAX, un défi face à la taille et au bruit produit par cette dernière ©Universal Pictures

Curieusement, c’est justement l’apôtre de la pellicule qui a poussé Universal à mettre en avant une option très numérique, le Dolby Cinema. Projection laser, contrastes vertigineux, ratio pouvant grimper jusqu’à 2,39:1 selon les salles : Nolan y voit un allié pour les noirs profonds de certaines séquences nocturnes de L’Odyssée, la preuve qu’un cinéaste réputé technophobe, malgré la grande quantité d’effets spéciaux numériques dans chacun de ses films récents, sait aussi choisir ses combats.

Une séance vécue au Kinepolis de Lomme, en IMAX numérique, par l’auteur de ces lignes, confirme cette impression : le cadrage perd bien quelques centimètres d’image par rapport au 70mm, mais l’immersion, elle, reste entière, portée par l’écran immense et le son enveloppant. La différence de cadrage, réelle sur le papier, s’oublie assez vite une fois les lumières éteintes.

Le numérique classique raconte exactement la même histoire

Reste le cas de la salle de quartier, celle qui n’affiche ni IMAX ni Dolby sur sa façade, et qui diffusera L’Odyssée en 2,20:1 sur un projecteur numérique tout ce qu’il y a de plus courant. C’est là, statistiquement, que la grande majorité des spectateurs verront le film, sur des dizaines de milliers d’écrans à travers le monde. Pour voir en détail les différences entre les formats, Universal propose une page web qui permet de voir la bande-annonces dans les différents ratios proposés, et visualiser les gains d'’’image.

Faut-il culpabiliser ? Non. Nolan et son équipe ont pensé la mise en scène pour qu’aucune information essentielle ne se loge dans la portion d’image qui disparaît d’un format à l’autre. L’IMAX 70mm, comme l’IMAX numérique, n'est pas un gadget, il apporte un surplus d’immersion et de gigantisme à la mise en scène, mais ils ne sont pas indispensables pour autant : l’essentiel reste de voir L’Odyssée dans une salle de cinéma, quel que soit l’écran.

Ce qui compte, au fond, c'est le voyage plus que la monture ©Universal Pictures

Ce qui change, ce n’est jamais l’histoire d’Ulysse, ses épreuves ou ses retrouvailles : c’est l’ampleur du geste. Un peu comme lire l’Odyssée d’Homère en édition de poche plutôt que dans un in-folio relié plein cuir. Le texte reste identique, mot pour mot ; seul le rapport au livre change.

Ce qui compte, en définitive, c'est ce que chacun cherche vraiment au cinéma. Un pèlerinage à Montpellier ou à Lille a ses vertus, celles d’un rituel qu’on raconte encore des années après. Mais l’essentiel du voyage d’Ulysse, lui, tient dans n’importe quelle salle obscure du pays. À chacun de décider s’il a besoin du bateau, ou si la carte suffit.