En fin d'année dernière, Infomaniak a lancé Euria, un assistant IA hébergé exclusivement dans ses centres de données suisses. L'entreprise genevoise, connue pour son hébergement web, sa messagerie et son stockage kDrive, mise sur la confidentialité et une architecture reposant sur des modèles open source. Une mise à jour en mars est venue renforcer la gestion des projets, avec une base de connaissances et un traitement des fichiers plus poussé.

Euria s'ajoute à un catalogue de services déjà bien fourni de l'entreprise suisse. Outre l'hébergement web, Infomaniak propose son mail, kDrive, kMeet, kSuite ou encore SwissTransfer. Avec cet assistant, Infomaniak étend sa logique de suite collaborative à l'intelligence artificielle générative. L'outil est accessible depuis un navigateur, sur euria.infomaniak.com, ou via une application mobile disponible sur Android et iOS.
Euria chauffe aussi des logements à Genève
Euria tourne sur le data center D4 d'Infomaniak, à Plan-les-Ouates, en périphérie de Genève. Cette infrastructure fonctionne entièrement à l'énergie renouvelable, avec une particularité : au lieu de dissiper la chaleur produite par les serveurs, comme le fait la plupart des centres de données, Infomaniak la récupère et la réinjecte dans le réseau de chauffage urbain de la ville, géré par les Services Industriels de Genève.
D'ici à 2028, l'entreprise vise, une capacité suffisante pour chauffer 6 000 logements de type Minergie-A en hiver, et fournir de quoi faire prendre une douche chaude de cinq minutes à 20 000 personnes par jour. L'entreprise avance aussi qu'un tel recyclage éviterait l'émission d'environ 3 600 tonnes de CO2 chaque année, et assure ne gaspiller aucune eau dans le processus. Pour son fondateur Boris Siegenthaler, l'idée est simple : la même énergie profite deux fois à la collectivité, d'abord pour faire tourner l'IA, puis pour chauffer les logements raccordés au réseau.
Qwen, Mistral, Whisper : la mécanique derrière Euria
Comme la plupart des assistants IA récents, Euria ne repose pas sur un modèle de langage développé en interne par Infomaniak. L'entreprise assemble plusieurs modèles distribués en poids ouverts. Un poids de modèle est le fichier de valeurs numériques obtenu après l'entraînement, celui qui permet de transformer une question en réponse. Publié en accès libre, ce fichier peut être récupéré par n'importe quelle entreprise et exécuté sur ses propres serveurs, sans jamais transiter par ceux de son concepteur d'origine.
Dans l'interface, un sélecteur laisse justement choisir entre plusieurs profils de réponse. Fast s'appuie sur Qwen 3.5 Light, une version allégée pensée pour les questions courantes. Expert, coché par défaut au moment de notre test, mobilise Qwen 3.5 dans sa version complète pour l'analyse de problèmes plus complexes. Un troisième profil, Apertus 1.5, apparaît à part avec la mention "modèle suisse en développement", une manière pour Infomaniak de proposer une alternative européenne sans encore la présenter comme équivalente aux deux premières options. Ce même sélecteur donne accès à un mode Deep Reflection, lequel pousse Euria à raisonner étape par étape avant de répondre.
Soulignons que l'origine du modèle, chinoise ou suisse, n'a pas d'incidence sur la confidentialité tant que l'inférence, le calcul de la réponse, a lieu uniquement sur les serveurs d'Infomaniak. C'est le cas ici, puisque les modèles tournent dans les data centers de l'entreprise en Suisse, sans appel à un cloud public tiers.
Quid de la confidentialité ?
Infomaniak construit tout le discours autour d'Euria sur la confidentialité. Comme le résume Marc Oehler, directeur général d'Infomaniak, la promesse est censée être "une réalité, pas une promesse marketing". Les données ne quittent jamais les centres suisses de l'entreprise et ne servent qu'à traiter la demande de l'utilisateur. L'assistant est présenté comme conforme au RGPD et à la loi suisse sur la protection des données, la LPD. Aucune conversation n'est utilisée pour entraîner les modèles.
L'hébergeur n'est pas le seul à avoir une telle approche. Proton défend une promesse comparable avec Lumo, également domicilié à Genève et soumis au même RGPD, sans réutilisation des conversations pour l'entraînement. En plus d'un mode incognito, Lumo protège les conversations sauvegardées par un utilisateur connecté grâce à un chiffrement zero-access, que Proton affirme ne pas pouvoir lever lui-même. Euria se contente d'un mode éphémère similaire pour ne rien stocker du tout. Infomaniak garde l'intégralité de son infrastructure en Suisse, Euria comprise. De son côté, Proton a transféré les serveurs de Lumo vers l'Allemagne, en réaction à un projet de loi suisse sur la surveillance des télécommunications qui prévoyait une conservation des données de connexion et, dans certains cas, un accès aux clés de chiffrement.
Sur la protection des conversations enregistrées par défaut, en dehors du mode éphémère, Infomaniak ne communique aucun détail technique. En revanche, si l'on regarde ce que fait l'entreprise du côté de kDrive, les fichiers y sont chiffrés au repos en AES-128 bits, mais avec des clés générées par Infomaniak lui-même, pas selon un principe "zero-knowledge" comme chez Proton Drive. On ne peut donc que supposer que cette infrastructure a été étendue à Euria.
Notre prise en main d'Euria
Le prompt classique
On commence notre prise en main par un prompt classique en formulant la même question qu'à Proton Lumo, à savoir, la différence entre le chiffrement de bout en bout et chiffrement zero-access, avec un exemple concret pour chacun.
On obtient une réponse rapide, bien organisée, mais moins succincte. Mais aussi avec ce qui ressemble à une hallucination. Comme service de stockage proposant le chiffrement zero-access, Euria prend comme exemple Proton Drive ou kDrive avec l'option de confidentialité renforcée activée. Problème : cette option n'existe pas, ni pour le grand public, ni pour les entreprises. L'agent Euria viendrait-il simplement de nous révéler une fonctionnalité à venir ? Quoi qu'il en soit, cela ressemble à une hallucination.
Développé par le géant chinois Alibaba, les modèles Qwen semblaient initialement bridés, avec des éléments de censure provenant du gouvernement local. En dévoilant Euria en fin d'année dernière, Infomaniak n'avait visiblement pas fait le ménage. Aujourd'hui, les choses ont évolué sur ce point.
Recherche web et actualité
Passons cette fois à la fraicheur des résultats. L'idée ici est de savoir si Euria est capable d'aller chercher une information récente plutôt que de répondre depuis sa connaissance interne. On interroge donc le chatbot sur les 10 principales actualités technologiques de la semaine. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que la réponse est plutôt à côté de la plaque. Rien sur l'événement Apple. Rien sur la valorisation de Mistral AI. En outre Euria ne met en avant aucune source.
À l'instar de Lumo, ce n'est donc pas avec Euria que nous allons procéder à une veille efficace.
Traitement des images
À l'heure actuelle, Euria est incapable de générer un visuel ou d'altérer une photo. Il ne faudra donc pas compter dessus pour effectuer de petites manipulations. Euria dispose, en revanche, de fonctionnalités OCR et peut donc analyser le contenu d'un visuel et en faire un résumé, comme illustré ci-dessous avec une capture de la grille tarifaire de kSuite
Notons qu'Infomaniak propose une formule AI Services avec un accès par API. Et cet ensemble inclut bel et bien des LLM de génération d'image (Photomaker V2 et Flux schnell). Toutefois ces derniers ne sont pas intégrés au sein d'Euria.
Traitement de l'audio
Pour envoyer un fichier audio, il faut tout d'abord être connecté à son compte Infomaniak. Notre fichier d'interview .ma4, enregistré depuis le dictaphone de l'iPhone pèse 11 Mo et se charge sans problème au travers de l'interface du chatbot. En mode réflexion, le résultat nous a plutôt bluffés.
La transcription est non seulement très rapide mais également organisée, nettoyée et met bien en avant les éléments importants de l'entretien. Le résultat est comparable avec une transcription obtenue par Gemini 3.1 Pro.
Le traitement de l'audio est assuré par OpenAI Whisper V3. Infomaniak indique qu'il a été entraîné sur plus d'un million d'heures de données et réduit les erreurs de transcription d'environ 20% par rapport à Whisper V2, avec une meilleure gestion des accents et du bruit de fond.
La gestion de projets
Le chatbot d'Infomaniak fonctionne particulièrement bien aussi sur la gestion de projets. Cette section permet de collecter divers documents, de les digérer puis, par exemple de planifier un voyage, de gérer un événement ou un déménagement.
Dans notre exemple, nous avons créé un espace en chargeant une quinzaine d'interviews publiées sur Clubic. Les documents PDF ont été traités instantanément. Il ne nous restait plus qu'à poser des questions bien spécifiques. Nous obtenons des réponses pertinentes et justes en moins de 5 secondes.
Tarifs : encore un casse-tête signé Infomaniak
La pratique tarifaire d'Infomaniak n'a jamais été vraiment très claire et il faut bien souvent fouiller un peu partout pour essayer de s'y retrouver.
Euria peut être utilisé sans compte, directement depuis euria.infomaniak.com ou l'application mobile. Pour un usage plus régulier et débloquer des fonctionnalités plus avancées, il faut créer un compte gratuit my kSuite. Cette offre gratuite limite l'assistant à deux projets actifs et cinq conversations par projet, une limite confirmée par Infomaniak sur ses pages officielles. Le compte ajoute une adresse mail chiffrée et 15 Go de stockage kDrive.
Le palier supérieur, my kSuite+, est facturé 19 euros au tarif pratiqué par Infomaniak. Cet abonnement supprime toutes les limites listées plus haut : projets, conversations et partages deviennent illimités. Il ajoute une IA "avancée", capable de rédiger et de gérer des e-mails directement dans la messagerie Infomaniak, ainsi qu'un espace de stockage kDrive porté à 1 ou 6 To selon l'option choisie.
L'approche d'Infomaniak est donc assez différentes des abonnements IA autonomes. Lumo Plus, chez Proton, coûte 12,99 euros par mois, ou 9,99 euros avec un engagement d'un an, pour un chatbot vendu seul. ChatGPT Plus, Claude Pro et Perplexity Pro se situent autour de 20 à 23 euros par mois. Le Chat Pro, chez Mistral, est facturé 17,99 euros par mois. Euria, à l'inverse, n'est jamais vendu comme un produit IA indépendant.
Mais il est également possible que vous disposiez d'un abonnement kSuite (Standard, Business ou Entreprise) - et non pas my kSuite. Pour ces derniers, Infomaniak dispose de deux pages. L'une présente, sans détail, les fonctionnalités liées à l'Euria (capture ci-dessus). L'autre n'en faisant tout simplement pas mention. De notre côté, un kSuite standard donne droit à 10 projets.
Euria : un premier jet avec plusieurs lacunes
L'IA d'Infomaniak n'est pas capable de générer ou de modifier un visuel. Et, au-delà de l'absence de chiffrement, c'est probablement l'un des points qui le différencie le plus de Lumo pour un usage quotidien et certainement ce qui explique son coût accessible.
Reste qu'Infomaniak joue sur deux tableaux. Euria ne dispose pas d'API publique dédiée. Pour intégrer un modèle dans un outil tiers ou automatiser des requêtes, il faut passer par AI Services, une offre distincte d'Infomaniak. Cette dernière propose une interface compatible avec celle d'OpenAI, facturée à l'usage en francs suisses : au million de tokens pour les modèles de langage, à la minute pour Whisper et pour les modèles d'image. Euria, lui, reste cantonné à l'interface de chat et simplement pour le texte. Au final, c'est quand même un peu dommage de ne pas pouvoir obtenir une continuité entre les deux.
Euria ne propose pas encore d'agents personnalisables, sur le modèle des Custom Lumos chez Proton ou des agents chez Mistral, cette fonction reste sur la feuille de route de l'entreprise. Les projets Euria permettent, eux, d'ajouter des instructions personnalisées et une base de connaissances, mais cette personnalisation reste propre à chaque projet.
Le passage à my kSuite+ lève les limites de projets et de conversations, mais pas toutes les contraintes techniques. Chaque conversation reste plafonnée à 254 000 tokens pour le moment, précise Infomaniak, un token correspondant à peu près à un mot ou à une fraction de mot. Cela représente donc entre 150 000 à 200 000 mots échangés dans une même conversation, un plafond identique quel que soit l'abonnement souscrit.
À qui s'adresse Euria ?
Naturellement, Euria s'adresse d'abord à ceux qui utilisent déjà les services d'Infomaniak, hébergement, kDrive, messagerie, et qui veulent centraliser leurs usages sans changer de fournisseur. Nous sommes donc sur la même logique que Gemini chez Google, Lumo chez Proton ou Copilot chez Microsoft.
Euria étant principalement centré sur le traitement textuel, nous restons cependant sur des usages basiques et, au travers de nos tests, sans doute davantage centrés sur les projets. Le mode éphémère et l'hébergement suisse parleront probablement plus aux médecins, aux avocats, aux administrations. Mais pour des besoins plus poussés en termes de confidentialité, mieux vaut se tourner vers Proton Lumo et son chiffrement zero knowledge.
Les capacités d'Euria à ce stade sont encore limitées, mais l'approche écologique tout comme le traitement local hébergé en Suisse restent de vrais arguments. Sans encore parler d'agents autonomes, on attend au moins la possibilité de générer des visuels, et davantage de pertinence pour les recherches d'actualités. Ce jour-là, Infomaniak deviendra déjà un peu plus compétitif. Et on imagine que l'entreprise ne fera pas qu'effleurer le sujet mais proposera alors une vraie grille tarifaire, avec des tarifs certainement plus élevés et, espérons-le, plus clairs également.
Euria est un assistant IA conçu par Infomaniak, hébergé dans ses propres data centers en Suisse. L’outil fonctionne entièrement à base d’énergie renouvelable et offre un traitement des requêtes respectueux de la confidentialité. Compatible avec Android, iOS et les navigateurs, Euria permet d’interagir avec une IA à l’écrit ou à l’oral. Elle peut aussi résumer des documents, transcrire de l’audio, interpréter des captures d’écran ou comparer des infos issues du Web. En plus de ses fonctions pratiques, elle alimente le réseau de chauffage urbain de Genève en réinjectant la chaleur dégagée par ses serveurs.
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- Manque de fonctionnalités
- Tarifs pas clairs