La Cour des comptes a très longuement étudié La Suite, la suite collaborative de l’État pensée pour réduire la dépendance à Microsoft. Tchap et Visio ont convaincu les magistrats, mais le coût et le modèle de développement les inquiètent.

Dans son rapport publié ce 22 octobre sur les outils bureautiques de l'État, la Cour des comptes consacre un long chapitre à La Suite, la boîte à outils collaborative et open source conçue par la DINUM, la direction du numérique de l'État, qui poursuit l'objectif de réduire la dépendance de l'administration à Microsoft. Le bilan est assez nuancé. Tchap et Visio s'imposent dans les ministères, mais le reste de la panoplie peine encore à remplacer une vraie suite bureautique, comme celle de Microsoft par exemple. Et sans parler de la réussite technique, les magistrats déplorent une facture en forte hausse, un recours massif aux freelances et des relations tendues avec les éditeurs français.
Tchap et Visio, les têtes d'affiche de La Suite
Pour comprendre l'émergence de La Suite, il faut remonter au Covid, si près et si loin de nous en même temps. En plein essor du télétravail, les ministères s'équipent en urgence de Zoom ou de Teams, deux outils très efficaces, mais qui sont américains. La DINUM réplique fin 2021 avec un « Sac à dos numérique de l'agent », simple juxtaposition d'outils qui ne se parlaient pas. Le projet est repensé en 2023, et La Suite prend le relais au second semestre 2024, avec une connexion unique via ProConnect et une même identité visuelle pour toutes ses applications.
Au menu, on retrouve Tchap pour la messagerie instantanée, Visio pour les réunions, France Transfert pour les fichiers lourds, une Messagerie électronique encore en chantier, Docs pour l'écriture à plusieurs mains, Grist, entre tableur et base de données, et Fichiers pour le stockage partagé. À la fin de l'année 2025, Tchap revendiquait 368 000 utilisateurs actifs par mois, quand Visio, plus récent, ne réunissait encore que 27 000 utilisateurs et que ProConnect, le bouton de connexion commun, enregistrait 930 000 connexions mensuelles. L'État a, il est vrai, un peu forcé le destin. La messagerie Tchap est imposée aux agents depuis l'été 2025, et Visio doit supplanter Teams, Zoom et consorts dans tous les services de l'État d'ici 2027.
Si on parle de souveraineté, c'est plutôt pas mal. Tchap tourne sur un cloud interne de l'État, les autres applications sur un cloud commercial qualifié SecNumCloud, la qualification de l'ANSSI qui garantit notamment l'immunité face aux lois américaines. Le code est publié en open source et s'appuie sur des briques libres, européennes pour les plus sensibles, comme le protocole Matrix derrière Tchap. Une prudence payante. En 2023, quand le contrat avec la start-up Element, qui développait Tchap, n'a pas été renouvelé, la DINUM a pu reprendre elle-même le développement, grâce aux briques libres sur lesquelles l'application repose. Et quand l'éditeur de MinIO, un composant de Fichiers, a durci sa licence début 2026, elle a simplement engagé son remplacement.
Derrière La Suite, 40 millions d'euros et beaucoup de freelances
Pour détrôner les historiques Word et Outlook, dont certains prédisent la fin à terme, en revanche, le compte n'y est pas encore. Les ministères considèrent La Suite comme un complément, pas comme une alternative. L'outil ne propose pas de vrai tableur, pas d'agenda, pas d'outil de présentation, et tout se fait en ligne. Docs relève plus de la prise de notes collaborative que du traitement de texte, tandis que Grist, outil « no code » de gestion de données, demande un petit temps d'apprentissage. La DINUM assume pourtant ce choix. Selon elle, la plupart des agents n'utilisent qu'une fraction des fonctions des suites classiques, conçues à une époque où l'on imprimait bien davantage. Sa feuille de route 2026 promet tout de même un mode hors ligne et une dose d'intelligence artificielle.
Le chantier le plus délicat reste, nous le disions, la messagerie électronique, outil collaboratif le plus utilisé de l'administration. La brique de la DINUM, toujours en développement, ne peut pas remplacer à court terme les systèmes des grands ministères, qui jonglent avec annuaires, boîtes partagées et volumes massifs de courriers électroniques. Le ministère de l'Intérieur juge La Suite « sans doute mieux adaptée à des petites organisations ». Le Conseil national du logiciel libre (CNLL) parle même d'« erreur d'aiguillage stratégique », reprochant à la DINUM d'avoir trop peu investi dans le mail et l'agenda. Les ministères réclament aussi de la stabilité. C'est le cas de l'Éducation nationale, qui a vu disparaître des outils comme Osmose ou la Webconférence de l'État, et veut des garanties de continuité avant d'y engager plus d'un million d'agents.
Côté budget, La Suite a coûté environ 40 millions d'euros entre 2021 et 2025, avec une hausse moyenne de 40 % par an. Plus d'un tiers de cette somme a payé les licences de deux outils achetés à des éditeurs, à savoir Osmose, abandonné en 2024, et Resana, que la DINUM cessera de financer en 2027. Tchap a absorbé à lui seul près de la moitié des dépenses de prestations. Le développement repose surtout sur des informaticiens freelances, recrutés via un marché conçu pour les « start-up d'État », qui sont de petites équipes chargées de lancer vite un nouveau service. La DINUM ne mobilise que l'équivalent de 17 agents à temps plein. Le modèle, agile au démarrage, n'est pas adapté à un logiciel appelé à durer, estime la Cour, et le nouveau marché passé en 2025 en conserve la logique. Les magistrats jugent aussi le contrôle trop léger, et dit dans son rapport que la DINUM ne leur a fourni qu'un suivi comptable, « parfois approximatif ».

Les éditeurs français réclament leur part de La Suite
Ce modèle hérisse un peu la filière française du logiciel. « Arrêtons de croire qu'avec trois développeurs, on sera capables de développer une suite concurrente à Microsoft », a lancé en janvier Michel Paulin, président du comité stratégique de filière « Logiciels et solutions numériques de confiance », lors des Rencontres de la souveraineté numérique organisées à Bercy. Les éditeurs accusent l'État de leur faire concurrence et pointent un paradoxe, en rappelant qu'en 2023, France 2030 a financé à hauteur de 23 millions d'euros trois projets de suites collaboratives souveraines, portés par Wimi, Jamespot et Interstis, que la DINUM n'a pas retenus. Le CNLL fait, lui, remonter la rupture de confiance à 2024, quand la DINUM a renoncé au fonds « Communs numériques » qu'elle avait annoncé pour financer des projets libres destinés à rejoindre La Suite.
Pour défendre une autre approche, les éditeurs n'ont qu'à regarder de l'autre côté du Rhin, où l'Allemagne a fait le choix inverse de la France. Plutôt que de développer ses outils en interne, son entreprise publique ZenDiS, placée sous la tutelle du ministère fédéral de l'Intérieur, assemble les meilleures briques libres existantes en passant commande à sept entreprises, pour bâtir openDesk, une suite que le CNLL décrit comme l'équivalent fonctionnel de Microsoft 365. Selon le comité stratégique de filière, ces sociétés auraient reçu 45 millions d'euros de subventions depuis la création de ZenDiS en 2022, contre 36 millions dépensés pour La Suite sur la même période.
La DINUM objecte que son code, reversé à la communauté, profite à toutes les entreprises. Argument « contestable », tranche la Cour : rien n'empêcherait de travailler avec des partenaires privés tout en exigeant qu'ils publient leurs développements en libre. Les deux modèles ne sont d'ailleurs pas condamnés à s'opposer, car on sait que Paris et Berlin se sont déjà associés pour mutualiser des briques libres au sein d'un consortium européen, l'EDIC Communs numériques, lancé à l'automne 2025 avec l'Italie, les Pays-Bas et le Luxembourg.
En tout cas, le message semble passé. La feuille de route présentée fin 2025 ouvre déjà plusieurs briques au codéveloppement avec la filière, et la Cour demande d'aller plus loin dès 2027 en s'appuyant plus sur les entreprises du logiciel libre. Elle veut aussi donner voix au chapitre aux ministères, qui commencent à mettre la main au portefeuille. Le ministère des Armées a signé en 2025 une convention d'un million d'euros pour enrichir La Suite, et la DINUM comptait, mi-2026, sur 3 à 4 millions d'euros de contributions ministérielles. Matignon y « souscrit », tout en tenant à préserver « les compétences internes nécessaires à la maîtrise des produits ». Reste à savoir si la DINUM acceptera vraiment de partager le volant d'un projet qu'elle a jusqu'ici largement piloté seule.