Bull inaugure ce vendredi à Angers le nouveau bâtiment de production de son usine de supercalculateurs, la seule d'Europe. Un chantier à 80 millions d'euros, qui double la capacité du site et l'ouvre au géant Foxconn.

Vue d'ensemble de la nouvelle plateforme de production de Bull à Angers, où sont assemblées les lames de calcul des supercalculateurs. © Bull pour Clubic
Vue d'ensemble de la nouvelle plateforme de production de Bull à Angers, où sont assemblées les lames de calcul des supercalculateurs. © Bull pour Clubic

Dans la seule usine de supercalculateurs d'Europe, à Angers, Bull coupe ce vendredi 2 octobre le ruban de son tout nouveau bâtiment de production, première grande étape d'une transformation chiffrée à 80 millions d'euros. C'est sous ce toit que doivent naître en 2027 Alice Recoque et LUMI-AI, deux géants du calcul, tandis que la chaleur des machines réchauffera, à terme, des logements angevins, sans doute plusieurs centaines. Fraîchement passée sous pavillon public, l'entreprise en profite aussi pour ouvrir ses lignes à d'autres industriels, Foxconn en tête. Vincent Sarracanie, son responsable des opérations, en raconte les coulisses à Clubic.

Reconstruire une usine de supercalculateurs sans jamais l'arrêter, le bel exploit de Bull

Entre Bull et Angers, l'histoire ne date pas d'hier. L'usine du constructeur est sortie de terre en 1962, avant d'être inaugurée début 1963, et elle n'a jamais quitté les lieux depuis. Aujourd'hui encore, tout ce que vend Bull y est assemblé, monté en systèmes complets puis testé, au point que les logiciels du client sont parfois installés avant même la livraison. Supercalculateurs, serveurs d'entreprise, produits de sécurité, simulateurs quantiques : tout y passe, jusqu'aux mainframes GCOS, ces gros ordinateurs centraux propres à Bull qui équipent encore quelques clients dans le monde. Une gamme dont on annonce la mort à Vincent Sarracanie depuis son arrivée dans l'entreprise. « Je pense qu'elle va me survivre et qu'elle sera encore là derrière nous », sourit-il.

La façade du site Bull d'Angers, habillée de motifs végétaux, affiche désormais le logo de l'entreprise redevenue indépendante. © Bull

Seulement voilà, l'outil a fini par vieillir plus vite que les machines qu'il fabrique. « On sentait que notre site était vraiment à bout de souffle par rapport aux nouvelles générations d'ordinateurs qui étaient en train d'arriver », se souvient le responsable des opérations, qui arpente la maison depuis une quinzaine d'années, période Atos comprise. C'est d'ailleurs le groupe Atos, qui a cédé cette année Bull à l'État français, qui a donné son feu vert fin 2021. Plutôt qu'un terrain vierge, l'entreprise a choisi de se réinventer sur place, pour ne pas disperser des savoir-faire qui s'apprennent à l'atelier bien plus que sur les bancs de l'école.

Encore fallait-il relever un sacré défi, j'entends construire une usine neuve sur le site même, sans jamais arrêter de produire. Une méthode forcément plus longue et plus coûteuse qu'un chantier sur un nouveau terrain. Bull a d'abord confié toute sa logistique, c'est-à-dire le stockage et l'approvisionnement en composants, à des prestataires installés autour d'Angers. La place ainsi libérée a permis de démolir un ancien bâtiment pour élever le nouveau, pendant que l'ancienne usine continuait de tourner. Le calendrier, lui, ne tolérait aucun retard : la nouvelle gamme de supercalculateurs, celle qui doit honorer les grands contrats de 2027, ne pouvait tout simplement pas être produite dans les anciens ateliers. « On ne pouvait pas décaler. Si on le décalait, on ne pouvait pas annoncer notre nouvelle gamme de produits », nous avoue Vincent Sarracanie. Pari tenu, puisque les nouvelles lignes tournent depuis la mi-juillet.

Deux techniciens de Bull insèrent une lame de calcul dans une armoire de supercalculateur, sur la nouvelle plateforme de production d'Angers. © Bull

Un sol à 4 tonnes et un étage caché pour les supercalculateurs

Le nouveau site revendique 20 000 m² au total, dont 10 700 m² consacrés à la production. Sa reconstruction, assurée par l'entreprise publique locale Alter Cités, s'achèvera en 2028 avec une plateforme logistique, qui rapatriera les flux aujourd'hui externalisés, et un campus de bureaux. Premier indice de la démesure des machines, le sol du bâtiment inauguré encaisse plus de 4 tonnes au mètre carré. Au lancement du projet, 3 tonnes semblaient pourtant amplement suffire, mais la barre a dû grimper à mesure que les baies prenaient du poids. Les supercalculateurs grossissent un peu plus vite que les plans d'architecte.

Sous la dalle se cache l'autre singularité du lieu, que Vincent Sarracanie décrit comme « un faux plancher qui n'est pas vraiment un faux plancher, c'est quasiment un étage complet ». Près de trois mètres de hauteur dans lesquels circulent l'électricité et l'eau chargée de refroidir les machines. L'idée est d'éviter que des tuyaux serpentent au milieu des ateliers et figent leur organisation. Le bâtiment, pensé selon les principes de l'industrie 5.0, doit pouvoir se réagencer au gré des futures générations de machines, avec davantage d'automatisation et de robots collaboratifs.

Assemblage d'une lame de calcul équipée de puces NVIDIA. Les tuyaux noirs acheminent l'eau qui refroidit directement les composants. © Bull

Ce refroidissement à l'eau chaude, une technologie brevetée par Bull, a aussi transformé la vie des ateliers. Plutôt que de souffler de l'air sur les composants à grand renfort de ventilateurs, on fait circuler de l'eau au plus près des puces pour évacuer leur chaleur. On sent la différence au niveau du bruit d'ailleurs. Il y a une dizaine d'années, quand les machines étaient encore refroidies par air, les équipes travaillaient avec de vraies protections auditives, sous le suivi de la santé au travail. « Les grosses machines, quand on les démarre, quand elles sont à l'air, c'est comme un avion de chasse », raconte le responsable des opérations. Aujourd'hui, devant une armoire de calcul refroidie à l'eau, seuls ses voyants lumineux trahissent son activité. Le problème, c'est que marier eau et électronique oblige à amener l'eau jusqu'à chaque poste de test, d'où l'intérêt de l'étage technique sous la dalle. Les équipements de fournisseurs encore refroidis par air sont, eux, isolés dans une salle anti-bruit.

Une usine qui chauffera de nombreux logements de la ville et qui double sa cadence

En refroidissant les machines pendant leurs tests, l'eau se réchauffe, et cette chaleur ne partira plus en pure perte. Le réseau de chaleur urbain d'Angers, donc les canalisations d'eau chaude qui alimentent en chauffage des logements et des bâtiments, passe dans la rue voisine, mais l'ancienne usine rendait tout raccordement très compliqué. Le nouveau bâtiment a été conçu pour que cette chaleur puisse d'abord servir à chauffer le site, avant que le surplus ne soit envoyé vers la ville, avec un objectif de 5 GWh par an. Une bonne nouvelle dont se félicite Vincent Sarracanie, qui explique que « ça pourrait chauffer 600 logements dans la région ». Côté électricité, le site mise sur une alimentation d'origine renouvelable et sur 3 500 panneaux solaires étalés sur 7 000 m², capables de fournir jusqu'à 1 500 kW en plein soleil (1 500 kWc). Une usine à l'image de ses produits, puisque le site a contribué aux trois supercalculateurs les plus économes en énergie de la planète, selon le classement Green500.

Concernant la cadence de l'usine, Bull annonce une capacité de production doublée, une productivité en hausse de 30 % à effectifs constants et des coûts de maintenance des bâtiments réduits d'autant. Combien de pétaflops par mois, alors, sortiront-ils des lieux ? Vincent Sarracanie nous fait une réponse — assumée — de Normand : tout dépendra des contrats signés. Il avance tout de même un ordre de grandeur, puisqu'« on est capable maintenant de passer à peu près 4 exascales simultanément dans l'année sur cette usine-là ». Comprendre quatre systèmes de la classe du milliard de milliards d'opérations par seconde, soit 500 à 700 baies par an, sans compter les serveurs d'entreprise. Environ 15 % de la surface a en outre été gardée en réserve, et Bull, propriétaire des terrains environnants, a même de quoi bâtir une tranche supplémentaire.

Alors après JUPITER, premier supercalculateur exascale d'Europe auquel le site a contribué, le prochain gros morceau s'appelle LUMI-AI, un supercalculateur dédié à l'IA de 387,8 millions d'euros, commandé par EuroHPC et le consortium LUMI AI Factory pour la Finlande, et bâti sur la nouvelle architecture BullSequana XH3500, refroidie à l'eau. Il aura sa propre ligne à Angers, pour environ 20 % de la surface de production actuelle, et près d'un an s'écoulera entre les premiers racks et les dernières lames. En 2027, année où l'usine doit aussi donner naissance à Alice Recoque, futur exascale hébergé en France, trois lignes dédiées tourneront pour de très gros projets, à côté de la ligne standard qui continuera de servir tous les autres clients. Car un grand compte ne revient qu'environ tous les cinq ans, rappelle le responsable des opérations, et « un client est un client, quelle que soit sa taille ».

Dans la zone dédiée aux racks HPC, un technicien finalise le raccordement d'une armoire de supercalculateur. © Bull

De la crise de la mémoire à Foxconn, Bull joue la carte européenne

Tourner à plein régime suppose aussi un apport en composants, pas évident dans un marché secoué par une crise de la mémoire. Face à des acheteurs bien plus gros, « il faut qu'on existe avec autre chose », dit Vincent Sarracanie. Cette autre chose, c'est une crédibilité de partenaire technologique auprès d'AMD ou de NVIDIA, nourrie par une R&D maison forte de 800 ingénieurs. Pour ses propres cartes électroniques, Bull a aussi lancé il y a un peu plus de cinq ans un programme pour s'éloigner de la Chine, et quasiment tout est désormais produit en Europe. La vitrine de cet effort, l'interconnexion BXI (le réseau qui fait dialoguer les nœuds de calcul), est conçue en France, fabriquée entre la France et l'Irlande, puis intégrée et testée à Angers.

Installation de barrettes de mémoire sur une carte de calcul, au milieu des circuits de refroidissement liquide. © Bull

Et avec son programme « Open Factory », lancé à l'occasion de l'inauguration, l'entreprise ouvre ses lignes aux acteurs de l'IA, du calcul avancé et du quantique qui veulent passer du laboratoire à la production en série en Europe, des futures AI GigaFactories aux fournisseurs de neocloud. Comme premier partenaire, le géant taïwanais Foxconn, pour concevoir et fabriquer sur le continent des serveurs d'IA basés sur la plateforme NVIDIA Vera Rubin NVL72, de quoi mettre à profit la surface gardée en réserve. Sans le lancement du projet fin 2021, assure Vincent Sarracanie, « on n'aurait jamais été qualifié pour ne serait-ce que discuter avec » le géant taïwanais. D'autres collaborations sont annoncées pour début 2027.

Puis il y a bien sûr le symbole. Bull, racheté le 31 mars dernier par l'État pour une valeur pouvant atteindre 404 millions d'euros, accueille aujourd'hui des représentants de l'État, alors que le projet a reçu près de 3 millions d'euros d'aides publiques, entre Fonds vert, ADEME et Région Pays de la Loire. Vincent Sarracanie, qui a longtemps vu des appels d'offres se jouer uniquement sur le prix, évoque « un aboutissement ». Désormais, assure-t-il, « on n'en est plus à se tapoter sur le dos, tout le monde a compris qu'il y avait une vraie stratégie derrière ça et qu'on ne pouvait plus en faire l'économie ». Tant mieux pour Bull.