Le parquet de Paris a ouvert plusieurs enquêtes après des plaintes de femmes filmées dans la rue à leur insu, avec des lunettes connectées. Les auteurs de ces vidéos les publient ensuite sur TikTok pour humilier ces inconnues.

Lunettes connectées : des femmes filmées sans consentement, le parquet de Paris ouvre plusieurs enquêtes - ©columbo.photog / Shutterstock
Lunettes connectées : des femmes filmées sans consentement, le parquet de Paris ouvre plusieurs enquêtes - ©columbo.photog / Shutterstock

Le 8 septembre dernier, l'association e-Enfance avait alerté sur une vingtaine de signalements de femmes filmées sans leur consentement, en majorité avec des lunettes Meta. Ces femmes avaient appelé le numéro national 3018, que l'association gère pour les victimes de violences numériques. Dix jours plus tard, le parquet de Paris a confirmé à Reuters l'ouverture d'au moins une enquête pénale après des plaintes pour harcèlement sexuel, sans préciser la marque des appareils en cause. Sollicité par l'AFP, il a indiqué hier avoir ouvert plusieurs enquêtes après des plaintes pour « atteintes à l'intimité de la vie privée liées à l'usage de lunettes connectées ». Entre-temps, e-Enfance a recensé une trentaine de signalements.

Des femmes filmées puis exposées sur TikTok

Le parquet a ouvert ces enquêtes pour « diffusion, par service de communication au public en ligne, d'un montage ou contenu généré par traitement algorithmique non apparent représentant l'image ou les paroles d'une personne sans son consentement ». Pour ce délit, les auteurs encourent deux ans de prison et 45 000 euros d'amende. Lorsqu'un auteur commet en plus des gestes sexuels non consentis, les magistrats retiennent aussi l'agression sexuelle.

Dans les cas signalés au 3018, d'après e-Enfance, un créateur de contenus aborde une jeune femme ou une adolescente dans un lieu public et la filme discrètement avec ses lunettes. Il cherche à « provoquer une réaction, la mettre mal à l'aise ou la placer dans une situation embarrassante », puis publie la séquence, principalement sur TikTok. En juin, lors de la Fête de la musique à Paris, un homme équipé de lunettes Meta a ainsi abordé puis filmé une jeune fille, avant de diffuser la vidéo sur TikTok et d'autres réseaux sociaux. Des internautes ont ensuite adressé à la jeune fille des « commentaires haineux et des menaces de mort ». « Elles sont humiliées, et parfois pour certaines menacées de mort sur les réseaux sociaux », a expliqué à l'AFP Inès Legendre, responsable du plaidoyer à e-Enfance, pour qui la trentaine de signalements reçus n'est que « la partie émergée de l'iceberg ».

L'association a obtenu de TikTok, via le 3018, le retrait de plusieurs vidéos. Certaines ont toutefois été remises en ligne, et les comptes concernés ont continué à publier de nouvelles séquences. « Même lorsque les victimes demandent la suppression des vidéos, les auteurs refusent de les retirer », a dénoncé e-Enfance. En juillet, on vous rapportait qu'Adam Mosseri, patron d'Instagram, avait promis de bannir les comptes qui harcèlent des inconnus avec les lunettes Meta.

La LED des lunettes Meta contestée par les associations

Grâce à ses Ray-Ban, conçues en partenariat avec EssilorLuxottica, Meta détient environ 76 % du marché mondial des lunettes connectées et a vendu 7 millions de paires en 2025, rapporte Reuters. Sollicité par l'AFP courant septembre, un porte-parole de Meta a rappelé que « chaque paire est équipée d'une lumière LED qui clignote quand vous filmez ou prenez des photos ». Le porteur ne peut pas éteindre ce témoin, et Meta désactive automatiquement la caméra s'il le masque ou l'abîme. Début septembre, l'entreprise a aussi corrigé, par une mise à jour, une faille de ses lunettes. Certains utilisateurs masquaient la LED avant de lancer l'enregistrement, et Meta coupe désormais la vidéo dès que le témoin est caché, avant ou après le début de la capture.

« Voir une lumière allumée ne signifie pas que vous consentez à être filmée, ni à voir votre image diffusée ensuite auprès de milliers de personnes », a prévenu Inès Legendre auprès de Reuters. Pour Inès Girard, chargée des projets sur les violences de genre liées au numérique au centre Hubertine Auclert, l'industrie technologique doit agir davantage, car sans cela, seules les personnes filmées, et d'abord les femmes, doivent faire preuve de vigilance. « Il faut revoir l'encadrement de ces dispositifs dès leur conception », a réclamé de son côté Véronique Béchu, directrice de l'Observatoire d'e-Enfance, qui exige aussi des plateformes une « tolérance zéro » et la suspension des comptes récidivistes.

La CNIL a reçu moins de dix plaintes liées à l'usage de ces lunettes au travail, a-t-elle indiqué à Reuters, et de plus en plus d'entreprises l'interrogent sur la possibilité de les interdire dans leurs locaux. Dès mai, l'autorité recommandait d'obtenir l'accord des personnes filmées avant toute publication sur les réseaux sociaux.

La section cybercriminalité du parquet de Paris a par ailleurs testé des lunettes connectées courant septembre, « afin d'identifier la commission d'autres infractions pénales ». Un porteur pourrait par exemple capter les codes de récupération d'un portefeuille de cryptomonnaies, puis voler les fonds qu'il contient.