Identifier vos invités, jauger leur intérêt, flouter les moins drôles et livrer le montage de la soirée : le dernier brevet de Meta décrit des lunettes qui font tout ça. Deux mois après le retrait précipité de NameTag.

Début juin, une enquête de WIRED révélait la présence d'un système de reconnaissance faciale dormant, baptisé NameTag, dans l'application des lunettes Ray-Ban Meta ; le groupe retirait le code dès le lendemain, sans un mot d'explication. Deux mois plus tard, un document publié le 13 août par l'office américain des brevets, repéré par 404 Media, remet le sujet sur la table. Baptisé « Smart Cameras Enabled by Assistant Systems », il est déposé au nom de Meta Platforms Technologies, l'entité derrière les Ray-Ban et les casques Quest. Le texte décrit des lunettes capables d'identifier les personnes filmées, d'évaluer leur intérêt et de compiler les meilleurs moments d'une soirée. La demande prolonge un dépôt de 2022, lui-même hérité d'un dossier ouvert en 2019.
Un assistant qui filme le dîner et note l'intérêt de chaque convive
Le document décrit un assistant couplé aux caméras d'un appareil porté, lunettes en tête, et doté de reconnaissance faciale, d'analyse d'expressions, de suivi du regard et d'identification d'objets. Tout tient dans une scène de dîner. Le porteur est entouré de convives ; le système reconnaît que l'une d'elles est son épouse et lui attribue un score d'intérêt supérieur (« interestingness » dans le texte). La caméra la centre alors dans le cadre, les autres personnes pouvant être exclues du champ ou floutées. Autre déclencheur prévu, deux invités qui éclatent de rire deviennent momentanément les sujets les plus dignes d'attention, et l'appareil capture le clip. En fin de soirée, l'assistant présente son travail : « J'ai généré quelques moments forts du dîner de ce soir, voulez-vous les voir ? », propose l'invite reproduite dans l'une des illustrations, vignettes souriantes à l'appui.

La personnalisation s'appuierait sur des « données de relation utilisateur », et la mémoire du système déborde la soirée elle-même. À la question « ai-je déjà croisé ce type au t-shirt rouge ? », l'assistant fouillerait publications, commentaires et photos avant d'exhumer un cliché de groupe pris lors d'une conférence. Une mémoire épisodique qui servirait de base à une véritable reconnaissance de contexte, l'appareil étant capable de relier des situations distinctes dans le temps et l'espace. Le brevet évoque même la possibilité de créer des albums thématiques automatiques, regroupant par exemple tous les moments où l'utilisateur a ri avec une personne donnée. Interrogée par Gizmodo, Meta répond qu'« aucune décision finale n'a été prise sur ce qu'il convient d'en faire, si tant est qu'il faille en faire quelque chose ». Un dépôt de brevet documente une piste technique, la mise sur le marché relève d'une décision commerciale distincte ; rien dans le document n'engage Meta à commercialiser quoi que ce soit, et rien ne l'en empêche non plus.
RGPD, AI Act, Code pénal : l'Europe a déjà écrit la réponse
Sur le papier européen, le dispositif coche à peu près toutes les cases sensibles. Le RGPD range les données biométriques traitées pour identifier une personne parmi les catégories particulières de son article 9, dont l'exploitation exige en principe un consentement explicite, à recueillir auprès des personnes filmées. L'AI Act, entré en vigueur en août 2024 et d'application progressive jusqu'en 2027, interdit l'identification biométrique à distance en temps réel dans l'espace public à des fins répressives ; les autres systèmes d'identification biométrique à distance basculent dans la catégorie « haut risque », avec les obligations lourdes qui l'accompagnent. Le droit français ajoute sa couche. L'article 226-1 du Code pénal sanctionne l'enregistrement de l'image ou de la voix d'une personne dans un lieu privé sans son consentement ; un dîner entre amis correspond assez précisément à la scène choisie par le brevet. Sauf à imaginer un consentement préalable de tous les convives (un scénario pour le moins improbable), l'appareil se placerait d'emblée hors des clous.
La CNIL a pris le sujet de front le 11 mai, avec un appel à la vigilance sur les lunettes connectées et six bonnes pratiques à destination des porteurs. Surtout, l'autorité annonce un plan d'action porté au niveau du Comité européen de la protection des données. Son sondage, mené du 22 au 29 janvier auprès de 2 128 personnes, situe l'ambiance : 67 % des Français voient dans ces montures un risque pour leur vie privée. L'autorité connaît le terrain, elle avait infligé 20 millions d'euros d'amende à Clearview AI en 2022 pour sa base de visages aspirés en ligne. Le levier direct lui échappe pourtant en partie. L'association PURR réclamait depuis juin 2025 une interdiction provisoire des lunettes Meta en France ; la CNIL lui a répondu le 24 mars ne pas voir d'urgence justifiant de déroger au mécanisme européen de cohérence, et a transmis les plaintes à la DPC irlandaise, Meta ayant son établissement à Dublin. Le cadre existe donc ; son application se joue, pour l'essentiel, ailleurs qu'à Paris.
Construire, retirer, breveter : dix ans de méthode Meta
La chronologie longue éclaire la publication du 13 août. Facebook a proposé la suggestion automatique de tags photo pendant une décennie, avant de fermer le système en novembre 2021 et d'effacer plus d'un milliard d'empreintes faciales, au motif d'une « incertitude réglementaire ». La reconnaissance revient en 2024 sur Facebook et Instagram, cadrée cette fois en outil anti-arnaque contre les fausses célébrités des publicités. En janvier 2026, NameTag dort déjà dans le code de l'application Meta AI et ses plus de 50 millions de téléchargements ; en février, des documents internes évoquent un lancement dans l'année ; en mars, une lettre de sénateurs américains emmenés par Ed Markey alerte Mark Zuckerberg sur les risques de harcèlement et de surveillance de masse ; début juin, l'enquête sort et Meta efface tout sous 24 heures. Et en août, donc, le brevet. La séquence dessine une méthode, construire, distribuer discrètement, reculer sous la lumière, puis consolider la propriété intellectuelle en attendant une fenêtre plus clémente.
Pendant ce temps, le marché avance sans état d'âme. EssilorLuxottica a écoulé 7 millions de paires de lunettes connectées en 2025, plus du triple des deux années précédentes cumulées ; l'entrée de gamme Ray-Ban Meta s'affiche, elle, à 269 euros chez les opticiens français. Les frictions, elles, s'accumulent au même rythme, entre les bannissements prononcés par Instagram contre les porteurs qui filment des inconnus et des générations futures de montures aux capteurs toujours plus bavards.
Participer à la discussion
Partagez votre avis avec la communauté Clubic.