Mistral AI vient de boucler la plus grosse levée de fonds jamais réalisée par une tech européenne, 3 milliards d'euros, menés par le Sud-coréen Samsung. Mais derrière l'étiquette du « champion français », qui met vraiment la main au portefeuille ?

Mistral AI, un champion français financé aux quatre coins du monde. © Alexandre Boero / Clubic / Pexels / Mistral
Mistral AI, un champion français financé aux quatre coins du monde. © Alexandre Boero / Clubic / Pexels / Mistral

Depuis sa création à Paris en 2023, Mistral AI a levé plus de 6,5 milliards d'euros cumulés, entre capital et dette. Ça commence à faire beaucoup, on vous l'accorde, et c'est tant mieux d'ailleurs, cocorico ! Mardi 8 septembre, la pépite tricolore Mistral a annoncé avoir bouclé la plus grosse levée de fonds jamais réalisée par une jeune société tech européenne. À chaque tour de table néanmoins, la même question revient, un peu lancinante : qui paie, et d'où vient l'argent ? Il y a les fonds de la Silicon Valley, des industriels asiatiques, des fortunes tricolores bien sûr et même l'argent du Golfe. Oui, Mistral AI est une entreprise française, mais bien plus internationalisée qu'on ne l'imagine.

Dès ses débuts, Mistral AI a su s'ouvrir au monde et à de très gros noms de la Tech

Il y a quelques mois sur Clubic, nous nous demandions à quel point Mistral AI est une entreprise dite « souveraine », vous savez le fameux mot à la mode dont chacun se fait sa définition en fonction de ses besoins ? Intéressons-nous cette fois au sujet de l'argent, d'où il vient et si on peut toujours considérer Mistral comme une société française ? Remontons un peu le fil pour comprendre. En juin 2023, à peine un mois après sa naissance, Mistral AI boucle son tout premier tour de financement, ce qu'on appelle un « seed » dans le jargon, c'est-à-dire l'argent qui permet à une jeune pousse de démarrer avant même d'avoir un produit fini. Et il est record à l'époque : 105 millions d'euros, du jamais-vu en Europe pour un premier tour de table. L'opération est menée par l'Américain Lightspeed Venture Partners, épaulé par des noms bien de chez nous, comme Bpifrance, Xavier Niel (Iliad/Free), Rodolphe Saadé (CMA-CGM/BFM-RMC). Mais on y croise aussi le belge Sofina, les fonds britanniques LocalGlobe et Firstminute Capital, l'allemand Headline, et même l'ex-patron de Google, Eric Schmidt. Le ton est donné, et dès le premier jour, l'argent qui construit Mistral vient de bien plus loin que Paris.

Six mois plus tard, en décembre 2023, rebelote, avec un deuxième tour de financement, en Série A, l'étape qui suit logiquement le seed, une fois que la start-up a fait ses preuves et cherche des moyens plus importants pour grandir. Rien à voir avec le football, pour les petits plaisantins au fond de la salle. Là, le montant est à la hauteur : 385 millions d'euros. Cette fois, c'est le fonds californien Andreessen Horowitz qui prend la tête des opérations, accompagné de General Catalyst et Salesforce Ventures côté américain, de BNP Paribas côté français. La valorisation de Mistral grimpe alors à près de 2 milliards de dollars, un seuil symbolique qui lui vaut le statut envié de « licorne », ce petit club à l'époque très fermé des start-up valorisées à plus d'un milliard de dollars avant même d'être cotées en Bourse. Une performance atteinte moins d'un an après son lancement.

En juin 2024, nouvelle étape, avec la Série B, troisième tour de financement, qui sert généralement à passer à l'échelle une fois que l'entreprise a prouvé sa solidité. On atteint les 600 millions d'euros, menés par General Catalyst, avec les mammouths NVIDIA et IBM, qui embarquent aussi dans l'aventure. Mais c'est surtout l'arrivée de nouveaux visages qui marque les esprits. Citons par exemple DST Global, un fonds d'investissement basé à Hong Kong et réputé pour avoir misé tôt sur Facebook ou Alibaba, qui fait son entrée. Dans son sillage, on a les deux premiers capitaux venus d'encore plus loin : le sud-coréen Hanwha Asset Management et le saoudien Sanabil Investments, le fonds d'investissement du royaume. À leurs côtés, on retrouve deux habitués français avec Eurazeo et Korelya Capital, le fonds de l'ex-ministre Fleur Pellerin, lui-même financé par le géant coréen Naver. L'argent qui construit l'IA « made in France » vient de partout, sauf uniquement de France.

Levée record pour Mistral AI ! © Samuel Boivin / Shutterstock

Un vrai tour du globe de la levée de fonds

Le vrai tournant a lieu en septembre 2025. Nouveau palier, celui de la Série C, où les montants s'envolent et où les investisseurs sont souvent moins des fonds classiques que de grands groupes industriels. La somme est colossale, avec 1,7 milliard d'euros, montant emmené par l'entreprise néerlandaise ASML, qui investit à elle seule 1,3 milliard et devient le tout premier actionnaire individuel de Mistral, avec 11 % du capital, devant même les fondateurs pris un par un. Le fonds souverain d'Abou Dabi, Mubadala, c'est-à-dire l'un des grands fonds d'investissement détenus par l'État des Émirats arabes unis, s'invite aussi à la table. Pourquoi un tel chèque de la part d'ASML ? Parce que cette entreprise, peu connue du grand public, fabrique les machines les plus sophistiquées au monde, utilisées par les usines qui gravent les puces électroniques, celles qui équipent, en bout de chaîne, les serveurs sur lesquels Mistral entraîne ses modèles d'intelligence artificielle. Il y a l'investissement pour ASML, et le pari industriel, puisqu'il compte bien déployer les technologies françaises dans l'ensemble de son propre portefeuille de produits, de la maintenance prédictive de ses machines à l'optimisation de leurs réglages.

Et voilà que ça recommence en septembre 2026, avec cette fois Samsung Electronics aux commandes. Jusqu'à un milliard d'euros auraient été injectés par le géant coréen, aux côtés du Scaleup Europe Fund, un fonds doté de 5 milliards d'euros et soutenu par la Commission européenne, créé spécifiquement pour faire émerger des champions technologiques du continent, et de l'Américain PSG Equity, une société spécialisée dans les rachats et prises de participation dans des entreprises en forte croissance. Advent, le géant de la gestion d'actifs BlackRock et même le Grand-Duché de Luxembourg, qui investit ici directement en tant qu'État, font une entrée remarquée.

Là encore, le calcul est industriel autant que financier. Car oui, Samsung veut s'appuyer sur l'IA de Mistral pour améliorer ses propres chaînes de fabrication de puces mémoire, composants qui stockent les données et équipent nos smartphones mais aussi les immenses serveurs utilisés pour l'IA, sur le modèle du partenariat déjà noué avec ASML. La valorisation dépasse désormais les 21 milliards d'euros pour Mistral AI, portée aussi par un chiffre d'affaires récurrent, donc des revenus réguliers et non ponctuels, qui a d'ailleurs franchi le cap très symbolique du milliard de dollars. Mistral ne vit plus seulement de ses levées de fonds.

Côté gouvernement, on se félicite ouvertement de l'opération. La ministre déléguée chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique, Anne Le Hénanff, a salué mardi « une troisième voie de l'IA » qui « se construit concrètement », entre les États-Unis, la Chine, et cette alliance assumée avec des industriels étrangers.

Made in France, financé par le reste du monde ?

Alors, Mistral reste-t-elle française ? Sur le papier, oui. Nous vous l'expliquions déjà plus tôt cette année, les trois fondateurs détiennent à eux seuls environ 35,5 % du capital, et en y ajoutant Bpifrance et les autres investisseurs tricolores du tour de table initial, le camp français cumulerait encore un peu plus de 62 % au total avant la dernière levée. De quoi rassurer, sauf que ce chiffre fond un peu plus à chaque nouveau tour de table, comme un glaçon au soleil encore violent de septembre. Le doute s'invite d'ailleurs jusque sous les posts de célébration qu'on voit passer sur des réseaux comme LinkedIn. « Bingo LinkedIn "souveraineté numérique" : carton plein », ironisait encore mardi un ingénieur en infrastructures sur le réseau social, avant de demander, un brin taquin, à combien s'élève encore la part réellement européenne du capital de Mistral.

Nous décortiquions déjà ces différentes strates de souveraineté dans notre dossier en avril dernier, mais depuis, l'arrivée de Samsung, du Luxembourg au capital et d'un débat en bonne et due forme à l'Assemblée nationale a changé la donne. Une commission d'enquête parlementaire a proposé que l'État prenne une participation d'environ 5 % dans Mistral, sous forme de golden share, littéralement une « action en or ». Concrètement, il ne s'agit pas forcément d'un pouvoir de blocage total, mais d'un droit de regard particulier, disproportionné par rapport à la taille de la participation. L'État pourrait ainsi s'opposer à l'arrivée d'un nouvel actionnaire jugé problématique, sans pour autant freiner les futures levées de fonds de l'entreprise. Ce mécanisme s'appuierait sur une ordonnance de 2014, déjà utilisée par le passé pour protéger d'autres secteurs jugés stratégiques. Auditionné en mai 2026, Arthur Mensch, l'un des cofondateurs de Mistral, a lui-même averti que la France et l'Europe risquaient de devenir des « vassaux », c'est-à-dire des puissances sous influence, dépendantes des géants technologiques américains, sans un sursaut rapide.

Le logo de Mistral AI avec, en fond, Arthur Mensch, son emblématique cofondateur. © Thrive Studios ID / Shutterstock

Le précédent ARM hante les esprits. L'entreprise britannique qui conçoit les plans des puces présentes dans la quasi-totalité des smartphones du monde, fut longtemps présentée comme le grand fleuron technologique du Royaume-Uni. Mais année après année, son capital s'est ouvert à de nouveaux investisseurs étrangers, jusqu'à ce que l'entreprise passe entièrement sous pavillon japonais, rachetée par SoftBank en 2016. Mistral n'en est pas là, loin de là. Ses trois fondateurs restent aux commandes et continuent de décider seuls des grandes orientations de l'entreprise, sans qu'aucun investisseur extérieur ne puisse encore leur forcer la main. Signe que la question reste ouverte, la direction financière de Mistral a elle-même reconnu vouloir garder « la flexibilité stratégique » d'entrer en Bourse rapidement, c'est-à-dire de vendre des actions de l'entreprise au grand public sur les marchés financiers, comme s'apprêtent à le faire OpenAI et Anthropic, si le conseil d'administration en décidait ainsi un jour, même si rien n'est imminent. Une chose est sûre : une majorité capitalistique peut s'éroder très vite quand les milliards pleuvent de partout à la fois.