Guimauves grillées, badges de scout et vue sur l'Opéra de Sydney : la riposte de Meta aux lois protégeant les mineurs ressemble à une colonie de vacances. Un rapport en détaille la mécanique, déployée jusqu'en France.

Paramétrage d'un compte pour adolescent sur Instagram. © Instagram / Alexandre Boero / Clubic
Paramétrage d'un compte pour adolescent sur Instagram. © Instagram / Alexandre Boero / Clubic

De l'Australieau Canada, les parlements votent les uns après les autres des restrictions d'accès aux réseaux sociaux pour les mineurs, et Meta regarde fondre son vivier d'utilisateurs de demain. L'entreprise a une parade, documentée dans un rapport publié le 18 août par le Tech Transparency Project, une organisation américaine qui surveille les pratiques des géants de la tech. La méthode de Meta tient en une phrase : faire porter son message par des parents influenceurs rémunérés, dans plus d'une douzaine de pays.

De Sydney à Bordeaux, la tournée mondiale des parents sponsorisés

L'Australie avait adopté la première interdiction au monde des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Cinq mois avant son entrée en vigueur, en juillet 2025, Meta a convié des dizaines de parents influenceurs à son « Instagram Safety Camp ». Au programme de cette journée en bord de baie : badges de scout personnalisés, guimauves gastronomiques et tentes photo aux couleurs d'Instagram. Ravi Sinha, responsable de la sécurité des enfants chez Meta, y a expliqué que les comptes ados de la plateforme protègent mieux qu'une interdiction générale. Les invités ont ensuite relayé la bonne parole : l'actrice Tammin Sursok (1,3 million d'abonnés tout de même) s'est dite enchantée de découvrir tout ce qu'Instagram fait pour les adolescents, hashtag #instagrampartner en pied de publication.

Le rapport recense la même partition de l'Inde au Brésil, en passant par les Émirats et le Royaume-Uni. Meta assume et revendique plus de 40 événements de ce genre organisés depuis 2024, avec des partenariats « clairement signalés » portés par des « voix locales de confiance ». Lesdits signalements tiennent souvent en un hashtag noyé parmi d'autres, une pratique que le gendarme australien de la consommation classe justement parmi les mentions publicitaires à éviter.

La France n'a pas échappé à la tournée. Pendant que le Parlement examinait l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, des mères influenceuses françaises vantaient ces comptes ados à la stratégie ambiguë. Parmi elles, « Melina » et ses 349 000 abonnés (charlotte rose et faux ongles en Post-it à l'appui, mention « collaboration commerciale » en bas d'écran), ou « Raphaelle Lamaman », qui promet, en substance, l'ado connecté et la maman rassurée. Meta a aussi tenu un événement « Screen Smart » à Bordeaux avec le quotidien Sud Ouest, où intervenait le directeur général adjoint de l'association e-Enfance, dont l'entreprise est l'un des mécènes. L'association précise que ni elle ni son dirigeant n'ont été rémunérés pour cette participation.

Meta a fait appel à plusieurs influenceurs de la parentalité, principalement sur Instagram, pour faire la promotion de ses comptes pour adolescents.  © Clubic
Meta a fait appel à plusieurs influenceurs de la parentalité, principalement sur Instagram, pour faire la promotion de ses comptes pour adolescents. © Clubic

Une loi française censurée, un terrain d'opinion déjà labouré

Adoptée définitivement le 21 juillet, la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans devait entrer en vigueur le 1er septembre. Le Conseil constitutionnel l'a censurée le 14 août, quatre jours avant la publication du rapport, au motif d'une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression et de garanties insuffisantes sur la vie privée. Emmanuel Macron a aussitôt chargé son Premier ministre de réécrire un texte juridiquement solide d'ici au printemps 2027. Aucun lien entre la campagne de Meta et la décision des Sages, fondée sur des motifs strictement juridiques : les deux fronts avancent en parallèle, l'un dans les prétoires, l'autre dans les fils Instagram.

Reste à comprendre la logique d'ensemble de cette tournée mondiale. Le rapport décrit une stratégie de blanchiment d'influence : Meta fait porter sa cause par des tiers sympathiques, parents, médecins ou associations financées, dont la parole semble désintéressée. Le message peut être exact, le messager a surtout été choisi avec soin. À Bruxelles, l'entreprise sponsorise ainsi depuis 2023 un réseau consultatif jeunesse via l'association ThinkYoung, chargé d'éclairer les régulateurs européens. La position défendue recoupe celle du groupe outre-Atlantique : confier la vérification d'âge aux boutiques d'applications d'Apple et Google, autrement dit déplacer le problème hors des murs d'Instagram.

Les enjeux de cette bataille d'image dépassent d'ailleurs largement la communication. Dans l'Union européenne, 10 à 12 % des moins de 13 ans utilisent déjà Instagram ou Facebook. Le chiffre nourrit l'enquête que Bruxelles mène contre Meta sur la protection des mineurs, qui a déjà débouché sur une exigence de refonte des interfaces jugées addictives. Meta a par ailleurs de la compagnie sur ce créneau : TikTok, Snap et Roblox recourraient eux aussi à des parents influenceurs pour promouvoir leurs propres outils.