Selon le dernier baromètre de l'ARCEP, la France est devenue le pays le plus avancé au monde en matière d'IPv6, devant l'Inde et l'Allemagne. Une avancée technique qui répond à la pénurie mondiale d'adresses IPv4.

La France est bien championne du monde... de l'IPv6. © Alexandre Boero / Clubic
La France est bien championne du monde... de l'IPv6. © Alexandre Boero / Clubic

Personne ne s'en vantera à l'apéro, d'accord, mais la France caracole désormais en tête du classement mondial de l'adoption d'IPv6, ce protocole pour beaucoup obscur, qui permet à internet de continuer à grandir, et qui doit remplacer à terme l'IPv4 devenu insuffisant. C'est un peu une histoire vieille de plusieurs décennies, celle d'une pénurie d'adresses numériques qui menace de fracturer le réseau en deux. Si chez les opérateurs, l'activation progresse rapidement sur le fixe comme sur le mobile ; les sites web et les hébergeurs de mails, eux, accusent encore un vrai retard, comme l'indique ce jeudi l'ARCEP, le régulateur des télécoms, dans son rapport d'activité sur l'état d'internet en France.

Pour préserver internet, les opérateurs jonglent entre IPv4 et IPv6 depuis plusieurs années

Tout part d'un problème de plomberie numérique, pourrait-on dire. Chaque appareil connecté à internet, qu'il s'agisse d'un smartphone, d'un ordinateur, ou d'une box internet, a besoin d'une adresse IP unique pour être identifié sur le réseau, un peu comme une adresse postale. Le protocole qui les distribue, l'IPv4, a été conçu dans les années 1980 et ne propose que 4,3 milliards d'adresses possibles au total. Un chiffre qui semblait énorme à l'époque, et qui était suffisant même, mais qui est totalement dépassé aujourd'hui face à l'explosion des smartphones, box et autres objets connectés, chacun réclamant sa propre adresse.

Voilà comment, depuis le 25 novembre 2019, le RIPE NCC, l'organisme qui distribue ces adresses en Europe et au Moyen-Orient, n'en a officiellement plus une seule à donner. Les opérateurs sont donc contraints de faire partager une même adresse IPv4 entre plusieurs abonnés à la fois, une sorte de colocation numérique qui peut, à terme, compliquer le bon fonctionnement de certains services en ligne.

La solution existe pourtant depuis 1998, et c'est IPv6. Ici, nous avons un protocole qui offre un stock d'adresses proprement vertigineux. Il a de quoi attribuer 667 millions de milliards d'adresses à chaque millimètre carré de la surface terrestre, soit largement de quoi équiper toutes les box, smartphones et objets connectés de la planète pendant très, très longtemps. L'IPv6 simplifie aussi la vie des appareils eux-mêmes. Grâce à l'auto-configuration, un smartphone ou un ordinateur peut générer sa propre adresse tout seul dès qu'il se connecte, sans risquer d'en récupérer une déjà utilisée par un voisin. Autre avantage, les données circulent plus efficacement sur le réseau, un peu comme des colis mieux triés qui trouvent plus vite leur chemin jusqu'à destination.

Problème de compatibilité entre IPv4 et IPv6. © ARCEP
Problème de compatibilité entre IPv4 et IPv6. © ARCEP

Le seul hic, c'est que IPv6 n'est pas nativement compatible avec IPv4, un peu comme deux prises électriques aux formats différents. Un site hébergé uniquement en IPv6 reste invisible pour un smartphone resté en IPv4, et inversement. Pour éviter la casse, les opérateurs jonglent donc avec trois techniques de transition : la double adresse simultanée sur un même appareil, l'encapsulation d'un protocole dans l'autre, ou la traduction en temps réel entre les deux formats.

La France en tête du classement mondial IPv6

Sur le terrain, ça donne quoi ? Fin 2025, 94 % des abonnés à une box internet en France avaient déjà IPv6 activé, contre 83 % pour les utilisateurs de forfaits mobiles. Cet écart s'explique surtout par le renouvellement plus rapide du parc de box par rapport aux vieux smartphones encore en circulation. La progression a en tout cas été portée par une vraie accélération chez certains opérateurs, puisque SFR a gagné 26 points en un an sur le fixe, quand Free en a gagné 48 sur le mobile, preuve que le rattrapage peut aller très vite une fois enclenché. Résultat de ces efforts cumulés, la France a dépassé l'Inde et l'Allemagne en novembre 2025 pour prendre la tête du classement mondial, avec un taux d'adoption global de 75,6 % en mars 2026, tous types de connexions confondus. Il y a un an, elle n'était qu'en seconde position, avec 68,6 % d'adoption.

L'évolution de l'adoption du protocole IPv6 dans le monde. © ARCEP

Tout le monde n'avance toutefois pas au même rythme. Côté hébergeurs, seuls 38 % des sites web français sont accessibles en IPv6, et à peine 25 % des serveurs mails. Un retard qui s'explique par un manque d'urgence économique, car contrairement aux opérateurs, ces acteurs n'ont pas de pénurie immédiate à gérer, donc forcément peu d'incitation à migrer leurs infrastructures existantes.

Le basculement n'a pourtant rien de théorique pour les entreprises qui s'y attellent. BoucheCousue, une PME spécialisée dans l'infogérance fondée par Gonzague Dambricourt, a ainsi constaté une baisse de charge sur les routeurs d'un client de l'hôtellerie après activation d'IPv6, en pleine nuit, au moment des pics de sauvegardes cloud. Ailleurs en Europe, la République tchèque a carrément fixé une date d'extinction d'IPv4 pour ses administrations, et ce sera en 2032. En France, les opérateurs tablent plutôt sur une bascule quasi totale du grand public d'ici fin 2028, et du mobile en 2029.