Entre 2024 et 2025, Anthropic a fait découper puis recycler jusqu'à deux millions de livres pour nourrir son modèle Claude, selon des documents judiciaires déscellés fin janvier 2026. Au même moment, des libraires de plusieurs pays reçoivent des commandes nocturnes inhabituelles que multiplie la société canadienne Zoom Books, soupçonnée d'alimenter à son tour l'entraînement d'une IA générative.

En achetant des exemplaires physiques plutôt qu'en téléchargeant des copies piratées, Anthropic a invoqué le fair use, l'exception qui autorise l'entraînement d'une intelligence artificielle sur des œuvres protégées quand un tribunal juge l'usage transformateur - ©Irina Magrelo / Shutterstock
En achetant des exemplaires physiques plutôt qu'en téléchargeant des copies piratées, Anthropic a invoqué le fair use, l'exception qui autorise l'entraînement d'une intelligence artificielle sur des œuvres protégées quand un tribunal juge l'usage transformateur - ©Irina Magrelo / Shutterstock

Anthropic a mené ce programme sous le nom de code Project Panama. Le Washington Post a consulté plus de 4 000 pages de pièces judiciaires, versées dans un procès en droit d'auteur réglé en 2025. L'éditeur de Claude a acheté des livres d'occasion par lots entiers auprès de distributeurs comme Better World Books. Une machine hydraulique a découpé leur reliure. Les pages ont ensuite défilé sous des scanners industriels à haute vitesse, avant qu'une entreprise de recyclage ne récupère le papier. Dans un document interne de 2024, Anthropic a appelé ce programme « notre effort pour scanner de manière destructrice tous les livres du monde ». Dans le même texte, l'entreprise a demandé le silence sur ce projet. Un secret de polichinelle.

Anthropic a choisi le découpage pour limiter les dommages financiers

En achetant des exemplaires physiques plutôt qu'en téléchargeant des copies piratées, Anthropic a invoqué le fair use, l'exception qui autorise l'entraînement d'une intelligence artificielle sur des œuvres protégées quand un tribunal juge l'usage transformateur. Une entreprise qui télécharge des copies piratées risque, en droit américain, des dommages qui peuvent atteindre 150 000 dollars par œuvre, soit environ 132 000 euros. En juin 2025, le juge fédéral William Alsup a donné raison à Anthropic. Quelques jours plus tard, un second magistrat a rendu une décision comparable en faveur de Meta. Les avocats ont découvert, dans ces propositions commerciales, une capacité de numérisation prévue entre 500 000 et deux millions de livres en six mois, pour un coût de plusieurs dizaines de millions d'euros.

Anthropic a signé ce règlement à l'amiable en août 2025, pour un montant de 1,5 milliard de dollars, soit environ 1,32 milliard d'euros. L'entreprise doit aussi verser 3 000 dollars par titre au-delà de 500 000 ouvrages recensés, soit environ 2 640 euros. Cette somme concerne uniquement les livres numériques téléchargés illégalement avant 2024. Les millions de volumes physiques découpés dans le cadre de Project Panama échappent à ce règlement.

Depuis début mai, un libraire allemand reçoit chaque nuit, entre 3 heures et 5 heures du matin, un nombre inhabituel de commandes automatisées - ©Jutharat Jaroenwong / Shutterstock
Depuis début mai, un libraire allemand reçoit chaque nuit, entre 3 heures et 5 heures du matin, un nombre inhabituel de commandes automatisées - ©Jutharat Jaroenwong / Shutterstock

Des libraires du monde entier reçoivent des commandes suspectes

Depuis début mai, un libraire allemand reçoit chaque nuit, entre 3 heures et 5 heures du matin, un nombre inhabituel de commandes automatisées. L'intéressé a alerté des confrères du secteur. Le quotidien allemand taz a recensé des témoignages comparables en Espagne, aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Bulgarie et au Royaume-Uni. Dans chacun de ces pays, souvent en allemand, en bulgare ou en espagnol pour un marché de revente essentiellement anglophone, la société canadienne Zoom Books signe ces commandes. L'entreprise revendique le statut de premier acteur du recyclage de livres en Amérique du Nord.

Contactée par les médias allemands taz et SRF, Zoom Books dément toute numérisation et toute destruction d'ouvrages. Reed Pannell, responsable du développement chez l'entreprise, a déclaré à taz que Zoom Books « cible des ouvrages de non-fiction publiés à partir de 1970, dotés d'un numéro ISBN ». Sollicité par le même journal sur l'identité des destinataires finaux de ces livres, le responsable n'a fourni aucune précision. Pourtant, Anthropic a mené une opération comparable pendant plusieurs mois sans jamais révéler son identité réelle aux libraires sollicités.

Le 28 janvier 2026, les éditeurs musicaux Universal Music Group, Concord Music Group et ABKCO Music ont assigné Anthropic devant un tribunal fédéral de Californie pour plus de 20 000 chansons protégées, récupérées selon eux sur des archives pirates avant d'alimenter l'entraînement de Claude.

Source : BFMTV