Vingt ans après leur condamnation pour cartel aux États-Unis et 331 millions d'euros d'amende en Europe, Samsung, SK Hynix et Micron font face à une nouvelle plainte pour entente présumée sur les prix de la mémoire.

La pénurie de mémoire vive qui fait flamber les prix depuis dix-huit mois a une explication officielle : l'IA a aspiré les capacités de production des grands fabricants de DRAM, laissant le marché grand public à sec. Une explication légitime, et qui arrive aussi à point nommé pour un trio que des consommateurs et des petites entreprises américaines viennent d'assigner en justice pour entente présumée sur les prix. La plainte, déposée le 25 juin devant le tribunal fédéral de Californie du Nord, réclame des compensations à Samsung Electronics, SK Hynix et Micron, les trois fabricants qui contrôlent l'essentiel de la production mondiale de DRAM.
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Un juge, une allégation d'entente artificielle et un mécanisme américain sans équivalent en Europe
L'allégation centrale des plaignants est que Samsung, SK Hynix et Micron n'ont pas simplement répondu à une demande accrue de l'IA, mais ont délibérément restreint leur production de DRAM grand public pour faire grimper les prix au-delà de ce qu'une pénurie naturelle aurait justifié. Le dossier sera instruit par le juge Noel Wise. Les demandeurs forment un groupe hétérogène (des particuliers comme Theo Papulis, Thomas Yu ou Evan Feliciano, aux côtés de petites entreprises IT comme Troy's Computers LLC ou JB Tech Solutions) qui se regroupent sous un mécanisme propre au droit américain : la class action, procédure permettant à des dizaines ou centaines de plaignants aux ressources limitées d'affronter collectivement un défendeur institutionnel. De leur côté, les fabricants ont une réponse toute prête : la demande des data centers en mémoire à haute bande passante a effectivement créé une tension structurelle sur l'ensemble du marché, et les contrats d'approvisionnement pluriannuels signés avec les géants de la tech ne seraient que de la gestion de portefeuille clients, pas de l'entente. L'argument n'est pas sans fondement : les prévisions anticipent une hausse de 50 % des prix de la DRAM au troisième trimestre 2026, avec un retour à la normale que les constructeurs les plus optimistes n'anticipent pas avant 2027.
Deux condamnations en vingt ans, un cadre promu, et l'Europe sans filet
Le dossier à charge qui précède cette plainte n'est pas mince. Entre 1998 et 2002, Samsung, Hynix, Infineon et Micron ont coordonné leurs prix et partagé des informations sur leur production dans ce que le Département américain de la Justice a qualifié d'entente caractérisée. Micron, qui avait dénoncé le cartel (et échappé ainsi à l'amende, pour la première d'au moins deux occurrences), a bénéficié d'une immunité. Samsung a plaidé coupable en octobre 2005 et réglé 300 millions de dollars d'amende. Plusieurs cadres ont écopé de quatre à quatorze mois de prison. Parmi eux, Sun Woo Lee, responsable DRAM chez Samsung, a purgé huit mois et payé 250 000 dollars d'amende, avant d'être promu président de Samsung Allemagne en 2009, puis de Samsung Europe en 2014 (la logique récompense-sanction du secteur, dans toute sa cohérence).
De l'autre côté de l'Atlantique, la Commission européenne avait mené sa propre enquête sur le même cartel et condamné les fabricants impliqués en mai 2010, pour un total de 331 millions d'euros. Samsung a écopé de 145 millions, Hynix de 51 millions, Infineon de 57 millions. Micron, dénonciateur, a de nouveau été exempté. Vingt ans plus tard, le schéma de marché est presque identique : trois acteurs dominants, une montée en prix qui frappe consommateurs et entreprises. La flambée des prix de la DDR5 en France a dépassé les 290 % sur certaines configurations en moins de six mois. La différence essentielle avec 2002 est que l'UE ne dispose pas d'un mécanisme de recours collectif équivalent à la class action américaine, ce qui signifie que si une enquête européenne devait aboutir, les consommateurs individuels n'auraient pas de voie directe pour obtenir compensation.
La bataille judiciaire qui s'engage en Californie du Nord n'a donc pas d'équivalent immédiat pour le consommateur européen. Mais si la procédure produit des documents internes éclairant les décisions de production des fabricants sur les deux dernières années, la Commission européenne, qui connaît bien ce dossier, pourrait avoir de nouveaux arguments. En attendant, votre prochaine barrette de DDR5 continuera de coûter quatre fois plus cher qu'il y a dix-huit mois.