Depuis plusieurs jours, des publicités pour l'Epicooler, un climatiseur portable révolutionnaire sans installation, inondent les réseaux sociaux et autres sites d'informations. L'appareil, vendu autour de 150 euros, cache une arnaque industrielle internationale, dont les Français sont victimes.

[Enquête Clubic] Cela fait plusieurs semaines que les publicités pour l'Epicooler, ce « climatiseur portable sans installation », ont envahi les fils d'actualité de millions de Français, en générant de nombreuses commandes payées immédiatement et qui, trop souvent, ne sont pas honorées, autrement dit pas livrées. Derrière le site epicooler.fr et les appareils du même nom vendus en France, ce qui ressemble à une boutique en ligne dissimule en fait un vaste réseau d'affiliation dont les têtes pensantes opèrent depuis la Lituanie, Hong Kong et Malte. En France, les faux sites marchands sont désormais partout sur le web.
De la physique mensongère du produit aux chaînes YouTube piratées avec des vidéos 100% IA, certaines encore actives ce vendredi 26 juin 2026, voici l'anatomie complète d'une arnaque industrielle qui atteint son pic, canicule oblige.
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Un faux climatiseur aperçu partout en France, basé sur une incohérence technologique
L'Epicooler se présente comme « le climatiseur portable numéro 1 », capable de refroidir une pièce de 51 m² sans compresseur ni tuyau d'évacuation, en quelques dizaines de secondes et sans exploser la facture d'électricité. Prodigieux, n'est-ce pas ? Le problème, d'emblée, c'est que sans ces deux composants, extraire la chaleur d'une pièce est physiquement impossible. La FAQ du site tente pourtant d'expliquer l'absence de tuyau en affirmant que « l'eau de condensation s'évapore à l'intérieur de l'unité », une formulation habile, mais qui revient à admettre que la chaleur reste dans la pièce, plutôt qu'en être évacuée. L'Epicooler se contente en réalité de souffler de l'air ambiant sur un filtre humide. Au dos de leur appareil, plusieurs acheteurs ont trouvé gravé la mention « Wall mounted heater », que l'on peut traduire par radiateur mural, en bon français.
Le site epicooler.fr lui-même est bâti sur du vent, ou presque. Créé le 18 avril 2026, soit il y a à peine deux mois, et assemblé en moins d'une semaine chez l'hébergeur lituanien Hostinger, ce n'est pas une boutique, mais une simple page d'affiliation. Chaque bouton « Acheter » renvoie vers une URL de tracking tiers (fasttrack33.com), et l'opérateur touche une commission pour chaque client redirigé vers le vendeur réel, sans jamais voir le moindre produit. Les données WHOIS le confirment : le propriétaire du domaine se cache derrière le pseudonyme « Ano Nymous », marrant, et le registre prévient lui-même que son adresse « est bidon et il n'y a aucun espoir de réponse ».
Le contenu même du site porte les traces d'une fabrication à la chaîne. On y lit « EpiCooler™ Avis Suisse », en s'adressant à des clients français, et plus loin une référence à « Epi Australia », vestige d'une version anglophone mal recyclée. L'appareil y est décrit tantôt comme « alimenté par USB », tantôt comme capable de couvrir 51 m², deux réalités assez incompatibles, vous en conviendrez. Autre signal d'alarme visible sur les pages produit : apparaît un badge « TechRadar Choice Awards 2025 », un label que le vrai TechRadar, média tech anglophone très sérieux, n'a jamais décerné à ce produit, et qui n'existe tout simplement pas. Il apparaît d'ailleurs sur un visuel lui-même généré via… Gemini, le chatbot, oui ! Une mécanique déjà vue pendant les Jeux d'hiver en début d'année, et aussi pendant la Coupe du monde.
De la Lituanie à Hong Kong, la structure internationale qui se cache derrière l'arnaque Epicooler
Derrière les vitrines Epicooler et ses marques clones (Coolizi, Breezo, Jiuberry), se trouve une entité lituanienne : UAB Rara Digital, domiciliée à Vilnius depuis décembre 2023. C'est elle qui semble opérer epicooler.com et expédie, ou n'expédie pas, les commandes depuis la Chine. La même société est déjà signalée pour d'autres « gadgets miracles », comme Jetterix, SonaBuds, WellaHeat. Le modèle est rodé. Elle lance un produit, encaisse un maximum de commandes pendant un pic saisonnier, puis disparaît avant que les recours s'organisent, avant de recommencer sous un nouveau nom.
La page de contact du site Coolizi, marque sœur d'Epicooler enregistrée dès avril 2025, soit plus d'un an avant l'explosion médiatique de l'appareil en France, nous apporte des éléments supplémentaires. On y découvre DEDATA INTERNATIONAL INC., dont l'adresse physique est dans un immeuble de domiciliation à Mong Kok, à Hong Kong, et l'adresse juridique dans un bureau virtuel à Albany, dans l'État de New York. Le numéro de TVA affiché est maltais, ce qui permet sans doute à la société de collecter la TVA européenne via le régime OSS de l'UE. Autre détail intéressant, le support passe par « support@helpdeskall.com », un domaine générique partagé entre toutes les marques du réseau. Les agents y répondent sous des prénoms comme « Victoria » ou « Polly », changeant probablement de signature selon la marque et le marché ciblé.
L'architecture commerciale se précise aussi à l'analyse des URLs d'achat. Chaque clic sur « Commander » depuis coolizi.com intègre un paramètre « Affid=78 », l'identifiant de l'affilié ayant capté le client. Le réseau fonctionne comme une franchise délinquante. Jiuberry fournit le produit et l'infrastructure, les affiliés font la publicité contre commission. La marque Coolizi affiche d'ailleurs en bas de ses pages le copyright « © 2026 JIUBERRY », qui d'ailleurs trahit l'entité-mère derrière toute l'opération. Ce que l'on sait, c'est que l'appareil est un générique fabriqué en Chine, revendu autour de 150 euros aux consommateurs français.
Des Français prélevés immédiatement, rarement livrés et sans recours évident
Le scénario vécu par les victimes est parfois troublant. La publicité affiche un prix d'appel autour de 110 euros, mais au moment du paiement, la note grimpe à 157,97 euros, voire 241,96 euros pour deux appareils, en raison de « frais de port et de douane » non mentionnés avant la saisie des coordonnées bancaires. Puis c'est le silence : pas de confirmation par e-mail, pas de numéro de suivi, parfois des débits multiples sur le même achat. Depuis fin mai 2026, Signal-Arnaques cumule les signalements. Sur Trustpilot, la marque enquille les avis catastrophiques, avec 90 % des plaignants qui déplorent un support client inaccessible. On retrouve même l'appareil sur Amazon, depuis peu !
Lorsque le service client répond, ce qui reste l'exception, c'est avec des messages copiés-collés qui promettent une expédition imminente, sans jamais fournir de numéro de suivi. Ceux qui reçoivent finalement un colis finissent par recevoir un ventilateur mural basique. Pour obtenir un remboursement, il faut alors renvoyer l'appareil en Chine à ses propres frais, un obstacle suffisant, à ce prix, pour décourager la plupart des victimes. La politique de retour garantit par ailleurs à la société de conserver les frais d'expédition dans tous les cas, quelle que soit l'issue. Est-ce sans issue pour autant ?
Les recours existent, certes, mais ils demandent d'agir vite. Le chargeback bancaire, donc la contestation du prélèvement directement auprès de sa banque, reste la voie la plus efficace et la plus rapide. Plusieurs victimes ont obtenu un remboursement intégral en quelques jours. Si vous avez payé par PayPal, un litige formel est également accessible. Et bien entendu, signaler l'escroquerie sur la plateforme Signal Conso de la répression des fraudes (DGCCRF) et sur la plateforme Pharos (internet-signalement.gouv.fr) de l'État contribue, au-delà du cas personnel, à alimenter les bases de données susceptibles de déclencher des actions coordonnées.
Une chaine YouTube bolivienne piratée pour diffuser de fausses reviews Epicooler générées par IA
Le réseau Jiuberry ne se contente pas de vendre. Il occupe aussi très bien l'espace informationnel, sur tous les fronts. Des dizaines de vidéos YouTube publiées ces dernières heures en français, anglais et allemand imitent par exemple une review de produit, avec des voix synthétiques, des animations thermiques, des titres alarmants du type « ARNAQUE OU NON ? », et des liens affiliés masqués via des raccourcisseurs (rebrand.ly, hotm.io). En parallèle, des sites de blogs entiers comme eco-dechets.fr ou my-epicooler.com publient de faux tests soi-disant « indépendants », élogieux vous vous en doutez, tout en dissimulant des liens d'affiliation en bas de page. Quand un consommateur cherche « epicooler arnaque », il tombe dans la majorité des cas sur du contenu promotionnel déguisé en alerte.
Pour amplifier encore la portée des vidéos, le réseau utilise des chaînes YouTube existantes, parfois piratées. Un exemple découvert ce vendredi 26 juin 2026 : la chaîne @a.b.i-yt, dont la description indique en espagnol « hola, soy Abi y hago videos bonitos » (bonjour, je suis Abi et je fais de jolies vidéos), accompagnée d'un drapeau bolivien. Cette chaîne personnelle d'une créatrice latinoaméricaine a publié plusieurs vidéos de reviews Epicooler générées par IA dans la journée même de notre enquête. Notre hypothèse est que, pour une raison ou pour une autre, la propriétaire n'en est probablement pas informée, son compte ayant vraisemblablement été compromis. Ces chaînes à historique réel, comme d'autres rachètent de vieux noms de domaine pour acheter au passage la légitimité de sites internet au glorieux passé, présentent l'avantage d'être moins susceptibles d'être supprimées par les algorithmes de modération de Google et de YouTube.
L'affaire Epicooler montre en tout cas comment l'intelligence artificielle, couplée à une architecture juridique dispersée sur cinq pays et à un réseau d'affiliation rodé, permet d'alimenter une machine à arnaquer à une échelle inédite. Avec un produit mensonger, des boutiques éphémères, de faux badges de récompenses, de faux avis, de faux blogs et des vidéos IA et chaînes piratées, chaque couche est conçue pour maximiser les revenus et rendre les recours complexes. Parce que certains internautes ont vu de telles publicités sur des sites très sérieux, parmi les plus visités de France, via des encarts Outbrain (on a aussi trouvé trace de Taboola), la meilleure parade reste la vigilance. Un vrai climatiseur portable nécessite toujours un tuyau d'évacuation. Sans lui, c'est juste un ventilateur, et une pub qui ment.