À l'ILA de Berlin, la jeune pousse bavaroise ERC System dévoile Victor, un drone cargo annoncé à 250 kilos de charge et 250 km/h, sans pilote. Sur le papier, l'hélicoptère a du souci à se faire. Sur le papier.

Victor © ERC
Victor © ERC

Le salon aéronautique ILA de Berlin a rouvert ses portes cette semaine, et l'ambiance n'est plus aux taxis volants. Après des années où ces appareils tenaient la vedette des salons européens, les allées font désormais la part belle aux engins sans pilote pensés pour la logistique et la défense. C'est dans ce décor qu'ERC System, fondée en 2019 à Ottobrunn, dans la banlieue de Munich, a levé le voile sur Victor, un aéronef cargo à décollage vertical.

Huit rotors pour décoller, un moteur à essence pour durer

Victor décolle comme un drone et croise comme un petit avion : huit hélices assurent la sustentation verticale, puis une hélice propulsive prend le relais en vol horizontal, une architecture que les ingénieurs appellent « lift-and-cruise ». La motorisation est électrique, mais un moteur à piston embarqué fait office de prolongateur d'autonomie, sur le principe de certaines voitures électriques : le carburant ne pousse pas l'appareil, il recharge les batteries en vol. Le directeur commercial d'ERC, Maximilian Oligschläger, assume ce choix conservateur en expliquant refuser de « parier sur des technologies futures ». Comprendre : les batteries seules ne tiennent pas encore la distance promise.

Côté chiffres, l'appareil transporterait 250 kilos de charge utile (l'équivalent de trois passagers bien bâtis avec leurs bagages) sur 300 kilomètres, à une vitesse de croisière de 250 km/h. L'intérieur modulaire, accessible par des portes arrière en coquille, accueillerait au choix du fret, du matériel médical ou de l'équipement de mission. Le conditionnel n'est pas une coquetterie : ces performances sont des spécifications constructeur qu'aucun vol n'a encore démontrées. Personne, donc, n'a vu Victor soulever le moindre colis. Ce que l'entreprise a fait voler, c'est Romeo, un démonstrateur de 2,7 tonnes et 16 mètres d'envergure, présenté comme l'appareil entièrement électrique le plus lourd de sa catégorie à avoir pris l'air en Europe. Une dizaine de vols stationnaires près de Munich depuis novembre 2025 ont validé son système de contrôle de vol. ERC vise des premières livraisons de Victor en 2028 (Romeo, Victor, et bientôt Charlie : l'alphabet radio de l'OTAN sert de registre d'état civil, le positionnement est assumé).

Le treillis comme raccourci réglementaire

Pourquoi viser d'abord les armées ? La réponse tient moins à l'air du temps qu'au droit aérien. Aucun drone cargo de ce gabarit n'opère commercialement en Europe, et pour cause : côté civil, un engin de cette masse relève de la catégorie dite « certifiée » de la réglementation européenne, celle qui impose une certification de type, des années d'essais et des montagnes de dossiers. C'est exactement le mur contre lequel les taxis volants se sont écrasés. Volocopter a déposé le bilan fin décembre 2024 après avoir échoué à faire voler ses appareils aux Jeux olympiques de Paris, vertiport d'Austerlitz démonté avant même le début des Jeux. Lilium, qui annonçait en 2021 un accord à un milliard de dollars avec la compagnie brésilienne Azul et des livraisons dès 2025, a connu le même sort. Au total, au moins six constructeurs européens d'eVTOL ont fait faillite depuis 2023.

Victor © ERC
Victor © ERC

La défense, elle, change de guichet. La navigabilité des appareils militaires relève des autorités nationales, pas de l'agence européenne, et le client y finance volontiers la maturation de l'engin qu'il compte acheter. ERC coche cette case avec un atout rare : son unique investisseur institutionnel, IABG, est un spécialiste allemand des essais et de la certification aéronautiques au service de la Bundeswehr. La somme injectée est décrite comme « à deux chiffres en millions d'euros ». Quand votre actionnaire est littéralement une société de certification, le chemin paraît tout de suite moins obscur. La voie civile n'est pas morte pour autant, puisque Dronamics détient déjà une licence européenne de drone cargo. Étroite, mais praticable. Quant au transport de personnes, ERC ne l'a pas rayé de ses plans : un appareil piloté baptisé Charlie, destiné aux transferts entre hôpitaux avec l'opérateur de secours aérien DRF Luftrettung, est espéré vers 2031. Victor doit financer cette longue attente.

L'hélicoptère dans le viseur, à un détail près

ERC avance un argument massue : des coûts d'exploitation directs inférieurs d'environ 70 % à ceux d'un petit hélicoptère. La logique se défend. Pas d'équipage à rémunérer ni à exposer, une chaîne électrique qui compte moins de pièces d'usure, des missions de navette répétitives où l'automatisation excelle. Mais le chiffre ne repose sur aucune vérification indépendante, et la comparaison restera théorique tant qu'aucun appareil de ce type ne vole en service réel. L'hélicoptère léger, lui, décolle aujourd'hui, par mauvais temps, avec un certificat en bonne et due forme.

Le marché visé existe pourtant bel et bien. La guerre en Ukraine a fait de la logistique du dernier kilomètre un problème central : ravitailler des positions sous la menace, sans risquer un équipage à chaque rotation. La France massifie d'ailleurs ses propres flottes, avec mille drones militaires produits en un an à un coût dérisoire, mais dans la catégorie des petits appareils de contact. Victor joue dans une autre cour, celle de la mule lourde, où l'attendent Dronamics, la licorne allemande Quantum Systems et le berlinois Stark. Face à eux, ERC n'a ni revenus, ni certificat, ni client annoncé, autant le dire clairement. Elle a un prototype grandeur nature qui vole et un actionnaire enraciné dans l'appareil de défense allemand, ce qui, sur un marché de commandes publiques, peut peser plus lourd qu'un tour de table.

Les taxis volants promettaient de survoler vos embouteillages et n'ont jamais décollé. Les drones cargo, eux, voleront loin des regards, au-dessus des champs et des zones grises. C'est peut-être précisément ce qui leur donne une chance d'exister : la décennie du vol électrique se jouera dans le fret et le treillis bien avant de passer au-dessus de votre rue.