Reddit vient d'écoper de 14,5 millions de livres sterling d'amende pour avoir mal protégé des données de mineurs. Et pendant que la concurrence se débat avec ses propres solutions contestées, Apple déploie un outil que même Tim Sweeney applaudit.

La protection des mineurs en ligne est devenue l'un des chantiers réglementaires les plus intenses de la décennie. Du Royaume-Uni au Brésil en passant par chez nous, les gouvernements imposent aux plateformes de vérifier l'âge de leurs utilisateurs, sous peine de sanctions lourdes. Le problème est connu : ces solutions obligent souvent à soumettre une pièce d'identité ou un selfie à des prestataires aux pratiques très contestées. Comme le rapporte TechCrunch, l'annonce faite par Apple le 24 février 2026 doit se lire dans ce contexte précis.
Quand l'App Store devient gardien de l'âge
Deux mécanismes distincts sont désormais actifs. À partir du 24 février 2026, l'App Store bloque automatiquement le téléchargement des applications notées 18+ en Australie, au Brésil et à Singapour. Aucune confirmation d'âge, aucun accès possible.
Le second outil, encore en phase bêta, s'appelle la « Declared Age Range API ». Elle permet aux développeurs de connaître la tranche d'âge d'un utilisateur à partir de son compte Apple. Aucune date de naissance n'est transmise. Aucune pièce d'identité demandée. Les développeurs ne reçoivent qu'une catégorie d'âge. L'API signale aussi si des obligations légales s'appliquent à l'utilisateur. Elle indique même si une autorisation parentale est requise avant une mise à jour majeure d'une application pour enfant.

Aux États-Unis, l'Utah sera le premier État à bénéficier de ce partage automatique à partir du 6 mai 2026, la Louisiane suivra le 1er juillet 2026. Au Brésil, les applications intégrant des mécaniques de « loot box » seront automatiquement reclassées en 18+.
La portée est mondiale. Certaines applications ont déjà activé cette API en France dans le cadre du déploiement bêta, notamment Claude d'Anthropic. Pour les utilisateurs, cela se traduit concrètement par un message d'avertissement dans l'application et un accès bloqué si le compte est identifié comme appartenant à un mineur.
La vérification par tiers : pourquoi les plateformes se sont brûlé les ailes
Pour saisir pourquoi la proposition d'Apple produit l'effet qu'elle produit, il faut regarder ce qui s'est passé chez les concurrents. Reddit vient d'être condamné à 14,47 millions de livres sterling d'amende par l'ICO, le régulateur britannique des données personnelles. Motif : des vérifications d'âge jugées insuffisantes.
Reddit avait confié cette mission à Persona, un prestataire spécialisé. Le service exige un selfie ou une pièce d'identité officielle. Sa propre politique de confidentialité mentionne un accès à des bases de données gouvernementales et à des sources publiques. En pratique, beaucoup d'enfants ont contourné ces vérifications sans difficulté. La sanction a suivi.
Discord a utilisé le même prestataire pour un test au Royaume-Uni. La réaction de ses utilisateurs a été immédiate : accusations de mensonge sur le traitement des données biométriques, pression publique, polémique ouverte. Discord a finalement abandonné Persona. Deux entreprises, le même prestataire, la même raison d'échec : déléguer la vérification à un tiers qui en demande trop.
C'est là que la logique d'Apple change la donne. La vérification est effectuée une seule fois, au niveau du compte iCloud, par le parent lui-même. Le développeur ne reçoit qu'une catégorie anonymisée. Zéro donnée personnelle transmise à un tiers. Ce n'est pas non plus une première tentative : en octobre 2025, Apple avait déjà déployé des outils similaires pour répondre à la loi texane, avant de suspendre une partie du déploiement en décembre, la loi étant contestée en justice. L'annonce du 24 février marque donc une accélération globale, pas un démarrage.
Tim Sweeney, PDG d'Epic Games, n'a pas la réputation de ménager Apple. La bataille judiciaire entre les deux entreprises a occupé les tribunaux pendant des années. Pourtant, il a posté un message sans ambiguïté sur X : « Apple est la seule entreprise à avoir une bonne proposition ici : laisser les parents, qui achètent les appareils utilisés par leurs enfants, configurer eux-mêmes les paramètres. » Quand le procureur le plus acharné devient témoin à décharge, c'est rarement anodin.
Un point aveugle subsiste néanmoins. Le système ne fonctionne que si les parents ont créé un compte iCloud dédié à leur enfant, distinct de leur compte personnel. Un oubli fréquent, souvent par commodité. Sans cette configuration initiale, tous les filtres tombent. Apple a peut-être trouvé la bonne architecture technique. Convaincre les familles de la déployer correctement, c'est un tout autre chantier.