Le mythe du dictateur bienveillant a la vie dure, mais la biologie est impitoyable. Si Linus Torvalds disparaissait demain, le monde numérique s'arrêterait-il de tourner ? La communauté Linux a enfin une réponse froide, bureaucratisée et documentée à cette angoissante question.

C’est un sujet que l’on aborde généralement à demi-mot dans les couloirs des conférences Open Source, souvent suivi d’un rire nerveux. Mais l’époque des spéculations est révolue. Lors du dernier Linux Kernel Maintainer Summit à Tokyo, l’élite des développeurs du noyau a validé un document sobrement intitulé « Project Continuity ».
Le protocole du « Conclave » : pas d'héritier, mais une procédure
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut rappeler l’évidence : Linux n’est plus ce projet d’étudiant bricolé dans un dortoir d’Helsinki. C’est la colonne vertébrale d’Internet, des supercalculateurs et de 90% des infrastructures cloud mondiales. Jusqu’ici, la gouvernance de ce mastodonte reposait sur un « Bus Factor » de 1 : si Linus Torvalds était percuté par un bus (ou décidait simplement de tout plaquer pour élever des pingouins), la chaîne de validation du code risquait la paralysie. Ce nouveau plan vise précisément à désamorcer cette bombe à retardement.

- Large compatibilité matérielle
- Très performant et stable
- Communauté et support actifs
Ne cherchez pas un nom gravé dans le marbre ou une lettre secrète cachée dans un coffre-fort. Contrairement aux monarchies, Linux ne désigne pas de dauphin officiel. Le document rédigé par Dan Williams, contributeur vétéran, privilégie la méthode à la personnalité.
Si Linus Torvalds se trouvait dans l'incapacité d'assurer ses fonctions, un mécanisme d'urgence s'enclencherait immédiatement. Le rôle clé revient à un « Organisateur » (généralement l'organisateur du dernier sommet des mainteneurs ou le président du comité technique de la Linux Foundation). Sa mission ? Convoquer un « Conclave ». Ce terme, utilisé avec une ironie mordante par les participants eux-mêmes, fait directement écho à l'élection papale. Les mainteneurs les plus influents — ceux qui ont les clés du camion — seraient réunis (virtuellement ou physiquement) pour délibérer.
L'objectif de ce cénacle n'est pas forcément de couronner un nouveau roi, mais de désigner « un ou plusieurs » mainteneurs capables de reprendre les rênes du dépôt central. Si le nom de Greg Kroah-Hartman (le bras droit historique de Torvalds) est sur toutes les lèvres comme solution par défaut, le plan ouvre explicitement la porte à une gouvernance collégiale. Une approche qui tranche avec le modèle du Benevolent Dictator for Life (BDFL) qui a prévalu pendant trois décennies. On s'éloigne du culte de la personnalité pour se rapprocher d'une gestion de crise standardisée, presque militaire.
La fin de l'ère artisanale face aux enjeux corporate
Ce document est bien plus qu'une simple procédure RH : c'est l'aveu que Linux est devenu trop gros, trop critique et, disons-le, trop « vieux » pour l'improvisation. Linus Torvalds a 56 ans. Comme il le notait lui-même avec son franc-parler habituel, la communauté des mainteneurs « grisonne ».
L'enjeu n'est pas seulement technique, il est économique. Des géants comme Google, Microsoft ou Amazon, dont les empires reposent sur la stabilité du noyau, ne peuvent pas se permettre une vacance du pouvoir. Ce plan de continuité est aussi un message rassurant envoyé aux conseils d'administration : le projet survivra à son fondateur.
Cependant, ce passage à l'âge adulte comporte un risque. En remplaçant l'autorité naturelle et parfois brutale de Torvalds par un comité, Linux pourrait perdre ce qui a fait sa force : la capacité de dire « non » fermement à des pressions commerciales ou à du code médiocre. Le tempérament de Torvalds, souvent critiqué pour sa rugosité, servait de pare-feu contre les mauvaises idées. Un comité aura-t-il le même cran ? L'histoire de l'Open Source est pavée de projets qui, une fois bureaucratisés, ont perdu leur mordant technique.
On notera enfin l'ironie de la situation : alors que nous débattions récemment des apports de Rust dans le noyau Linux 6.13, la véritable mise à jour critique de cette année n'est pas une ligne de code, mais un fichier texte définissant la chaîne de commandement. C'est peut-être cela, la véritable maturité : accepter que personne, pas même le créateur de Git, n'est éternel.
Linux s'apprête donc à passer d'une dictature éclairée à une oligarchie compétente ; c'est moins romanesque, mais c'est le prix de la survie.
Source : Linux/GitHub