Les grandes banques américaines automatisent massivement leurs activités et projettent de supprimer jusqu'à 200 000 emplois dans le monde d'ici à 2030.

Les grandes banques américaines pèsent à Wall Street et donnent bien plus que les tendances financières - ©Kirkam / Shutterstock
Les grandes banques américaines pèsent à Wall Street et donnent bien plus que les tendances financières - ©Kirkam / Shutterstock

Vous ne le connaissez peut-être pas, mais vous risquez de le détester. Jamie Dimon vient d'expliquer publiquement que l'intelligence artificielle va gérer le boulot de milliers d'employés. Le patron de JPMorgan Chase, la plus grosse banque américaine par les actifs, parle de quelque chose qui se passe dans ses bureaux, et actuellement. Ses équipes ont déjà déployé des outils d'IA dans la détection de fraudes et le service client, ce qui réduit mécaniquement le besoin de supervision humaine. Jane Fraser chez Citigroup, David Solomon chez Goldman Sachs, Brian Moynihan à la tête de Bank of America et les dirigeants de Wells Fargo tiennent exactement le même discours. L'automatisation va tailler dans les effectifs. On vous en parlait déjà au début du mois, mais la tendance du recours à l'IA pour remplacer certaines tâches accomplies par des salarié a évolué. Aujourd'hui, il s'agit de faire entrer en concurrence les différents outils d'IA pour gagner en productivité.

Un sondage Bloomberg évoque 200 000 suppressions d'emplois dans le secteur bancaire mondial sur les trois à cinq prochaines années. En 2025, les banques américaines ont déjà réduit leurs effectifs de 10 600 postes, surtout chez Wells Fargo et Citigroup. Les métiers d'analyse, de conformité, de traitement des données et même certaines fonctions de conseil basculent vers des systèmes automatisés. Cette année, les dirigeants investissent 85 milliards de dollars pour accélérer le mouvement.

Quand les machines font le travail d'équipes entières

Tous les géants américains de la finance ont une vision proche, mais nuancée de cette évolution.

JPMorgan Chase emploie plus de spécialistes en IA que ses sept principaux concurrents réunis. Les équipes de Jamie Dimon ont mis au point un système capable de gérer les votes d'actionnaires sur des milliers de milliards de dollars d'actifs. Avant, il fallait une supervision humaine permanente pour cette tâche. Maintenant, l'outil analyse les propositions, évalue les positions et exécute les votes tout seul. La banque teste aussi des modèles d'évaluation des risques qui traitent des volumes de données colossaux en temps réel et surpassent les méthodes traditionnelles.

Jane Fraser chez Citigroup a déclaré que l'IA relevait le niveau d'exigence. Ceux qui ne suivent pas le rythme se retrouveront sur la touche. Citi a identifié les fonctions back-office comme des cibles prioritaires. Les vérifications de conformité, le traitement de données, tout ça bascule progressivement vers des outils d'IA générative. Des notes internes mentionnent une contraction des effectifs à mesure que la technologie prend le relais. Jane Fraser cherche avant tout à réduire les coûts après des années difficiles marquées par des amendes réglementaires et une performance médiocre.

Brian Moynihan à Bank of America explique quant à lui que l'IA va libérer les employés des tâches répétitives. Ils pourront se concentrer sur les relations clients et l'innovation. Sauf que les résultats du dernier trimestre sont inférieurs aux attentes à cause notamment de propositions de plafonnement des taux de cartes de crédit. La banque compte sur ces gains d'efficacité pour compenser des revenus en baisse. Brian Moynihan a confirmé qu'il s'attendait à une réduction des effectifs cette année, même si d'après lui, l'IA permettra de réallouer des talents vers des postes à plus forte valeur ajoutée.

David Solomon chez Goldman Sachs garde un ton plus mesuré. Il met en avant les gains de productivité sans annoncer de vagues de licenciements massifs. La banque limite quand même la croissance de ses effectifs et pousse ses équipes à se former aux systèmes d'IA. Des mémos internes révèlent que l'objectif consiste à réaffecter les employés vers des tâches où l'intuition humaine garde encore un avantage, comme la négociation de deals complexes. Goldman utilise déjà des algorithmes pour identifier des opportunités d'investissement et assister dans les opérations de due diligence. Avant, ces fonctions revenaient aux analystes juniors.

Wells Fargo reconnaît pour sa part que l'IA va améliorer la productivité mais au prix de suppressions de postes, surtout dans les fonctions administratives et de soutien. Un rapport Reuters de fin 2025 cite plusieurs responsables de banques qui prévoient des pertes d'emplois mais notent des gains d'efficacité. Wells Fargo teste actuellement des outils d'IA dans les services orientés clients, comme les conseils financiers personnalisés. Cela pourrait transformer certains métiers plutôt que de les éliminer purement et simplement.

L'effet domino va toucher l'Europe… et l'Asie

Ce qui se passe à Wall Street va forcément avoir des répercussions ailleurs. On l'a vu, les banques européennes et asiatiques regardent leurs concurrents américains réduire leurs coûts opérationnels de 20 ou 30 % grâce à l'automatisation. Pour rester dans la course, elles vont devoir en faire autant. En Allemagne, au Royaume-Uni et en France, des institutions commencent à déployer des outils similaires dans leurs activités de conformité et de gestion des risques. En Asie, certains pays comme Singapour ou la Corée du Sud ont déjà une culture technologique plus développée. Là-bas, les banques accélèrent leurs investissements dans l'IA pour ne pas se laisser distancer.

De fait, quiconque tarde à automatiser se retrouve désavantagé. C'est mécanique. Les investisseurs scrutent les ratios coût-revenu et pénalisent les établissements qui affichent des structures trop lourdes. L'IA devient alors un argument de vente auprès des marchés financiers, une preuve que la direction prend au sérieux la question de l'efficacité. Ce qui commence comme une initiative américaine se transforme rapidement en norme mondiale.

Lorsqu'ils passent en revue les chiffres américains, les dirigeants européens savent qu'ils vont devoir suivre le mouvement, même si cela implique des tensions sociales et des négociations difficiles avec les syndicats. En Asie, où les régulations du travail diffèrent souvent de celles en Occident, le processus pourrait s'accélérer encore plus vite.

Les banques hors des États-Unis font doivent désormais investir massivement dans la technologie et gérer à la fois des contextes réglementaires et sociaux qui ne facilitent pas les restructurations rapides. Certaines optent pour des transformations progressives, d'autres pour des plans plus agressifs. Mais dans tous les cas, c'est la même direction. Les métiers bancaires traditionnels vont se réduire au profit de systèmes automatisés. C'est sans doute un avertissement pour les réfractaires qui risquent de se retrouver dépassés par des concurrents plus agiles.

Remplacer des hommes par l'IA ou former les hommes pour utiliser l'IA ? - ©Stokkete / Shutterstock
Remplacer des hommes par l'IA ou former les hommes pour utiliser l'IA ? - ©Stokkete / Shutterstock

Des carrières bancaires en péril et un secteur qui doit se réinventer

Les employés du secteur commencent à sentir le vent tourner. Là encore, à chacun sa recette pour ménager la chèvre et le chou.

JPMorgan a lancé des programmes internes pour former ses équipes aux outils d'IA. La banque souhaite faire passer les employés de postes obsolètes vers des rôles en data science ou en supervision éthique de l'IA. L'idée est socialement louable. Sauf que ne s'improvise pas data scientist qui veut. Les compétences requises diffèrent radicalement de celles d'un analyste crédit ou d'un agent de conformité classique. Et même si la formation est disponible, il n'y aura pas assez de nouveaux postes pour absorber tous ceux qui perdent leur emploi actuel.

Jane Fraser a instauré ce qu'elle appelle une « barre relevée ». Concrètement, la maîtrise des outils d'IA devient un critère de maintien dans l'entreprise. Ceux qui ne s'adaptent pas se retrouvent en difficulté.

Pour Bank of America, l'IA sera multiplicateur de capacités humaines plutôt qu'un substitut. Mais cette jolie formule vient frapper de plein fouet les projections de réduction d'effectifs. Brian Moynihan peut bien parler de réallocation vers des tâches à plus forte valeur, mais ça ne change rien à l'affaire, mathématiquement, il y aura moins de monde.

Les établissements qui s'en sortiraient le mieux sont ceux qui optent pour une répartition des tâches. Goldman Sachs réoriente ses talents vers des services de conseil enrichis par l'IA. La précision des machines complète l'expertise humaine. C'est un pari intéressant mais qui ne fonctionne que pour une fraction des employés. Ceux qui occupent des postes purement exécutifs ou techniques voient leur avenir beaucoup moins rose. De la même manière, Wells Fargo teste des conseillers financiers assistés par IA avec des bots qui traitent les requêtes courantes et les humains qui se concentrent sur les consultations complexes. Mais là encore, il faut moins de conseillers qu'avant.

Il n'empêche que l'arrivée de l'IA dans les bureaux, les guichets ou les couloirs des banques n'est pas du tout du goût de tout le monde. Certains des employés qui voient leurs fonctions progressivement grignotées par des systèmes automatisés se demandent combien de temps il leur reste. Les syndicats, là où ils existent, commencent à réagir. Ils demandent des garanties sur les transitions. Certaines banques, comme Citi, proposent des packages de départ et des programmes de reconversion. Mais tout le monde sait bien que ces mesures ne compenseront pas l'ampleur des suppressions prévues.

Ce qui trouble le plus, c'est que cette transformation touche des métiers qualifiés qui semblaient à l'abri. Les analystes, les gestionnaires de risques, les spécialistes de la conformité, tous ces profils qui nécessitaient des années d'expérience et de formation. Leurs compétences peuvent désormais être codées et exécutées par des algorithmes. La promesse d'une économie basée sur les services et les emplois qualifiés ne semble plus tenue. Même ces emplois deviennent automatisables. Et contrairement aux vagues précédentes de licenciements liés à des crises financières, cette fois-ci la réduction est structurelle. Elle se déploie sur plusieurs années, de manière planifiée.

Les jeunes qui entrent dans le secteur bancaire aujourd'hui savent qu'ils devront probablement changer plusieurs fois de métier au cours de leur vie professionnelle. Ceux qui pensaient finir leur carrière dans des postes confortables font face à une incertitude radicale. Les carrières bancaires attiraient traditionnellement des profils brillants avec la promesse de stabilité et d'évolution. Tout ça doit se réinventer. Cette recomposition mondiale du travail bancaire n'est que le début d'une transformation qui va toucher bien d'autres secteurs dans les années qui viennent. Mais ça, la nouvelle génération de slasheurs le sait déjà.

Source : WebProNews