Live Japon : rencontre avec Hayao Miyazaki

Karyn Poupée
22 novembre 2008 à 13h35
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Cette chronique hebdomadaire aurait pu être consacrée cette semaine à la collection hivernale des téléphones portables arrivés sur les étals japonais, ou bien aux troublantes nouvelles trouvailles numérico-artistiques de jeunes chercheurs nippons. Finalement, ces deux reportages attendront, car un autre s'est imposé entre temps, après une rencontre avec le maître de l'animation japonaise, Hayao Miyazaki. Combien de ses compatriotes auraient payé pour être ce jeudi 20 novembre à la place des quelques journalistes invités à déjeuner avec Miyazaki-sensei, créateur de chefs-d'oeuvre, récipiendaire des plus prestigieux prix cinématographiques mondiaux et adulé en son pays par trois ou quatre générations d'admirateurs.

Si Miyazaki trouve sa place ici, c'est que l'homme a son mot à dire à propos des surnommées "nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC)" et de l'usage, abusif, déconnecté de la réalité, qui en est parfois fait. Pape des univers fantastiques, Miyazaki semble culpabiliser et s'explique. "En vérité, le monde dans lequel évoluent actuellement les enfants est virtuel, et mes dessins animés en font partie, au même titre que la télévision, les jeux vidéo, les e-mails, les écrans des téléphones portables, les mangas (bandes dessinées)", reconnaît la sommité de l'animation.

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Miyazaki met ainsi en garde contre les risques de la communication désincarnée, de l'isolement face à l'écran. Il n'est pas le seul, heureusement, mais assurément sa voix de sage porte et mérite d'être répercutée, d'où une petite entorse que vous voudrez bien pardonner à la ligne éditoriale habituelle de ce site.

Pour son dernier film "Gake no ue no Ponyo", sorti en juillet au Japon et programmé en avril prochain en France, Miyazaki a laissé de côté les ordinateurs. "Umaretekite yokatta" (c'est bien que tu sois née), a-t-il écrit à côté de la fillette petit poisson rouge à visage humain "Ponyo" après l'avoir découverte sur une feuille de papier sous la mine de son crayon pastel. Toutes les planches, 170.000, qui composent le film ont été ainsi dessinées, par lui et quelque 70 assistants. Seule phase informatique: l'enchaînement final des images, pour créer l'animation.

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Miyazaki en est persuadé "les gens n'attendent plus rien de surprenant des techniques numériques". Il a recouvré, avec Ponyo, des nuances que les souris et stylets n'avaient pas révélées, des forces qui se voient, des ratures qui laissent des traces. Il a souffert, empli des poubelles de boules froissées, tentatives vaines. Et combien de cigarettes allumées, rageusement écrasées?

C'est à ce retour au tangible, au labeur, à la dureté du réel, à la cruauté du temps, aux conflits intérieurs, à la mauvaise humeur, aux disputes salvatrices que nous invite Miyazaki. Les univers virtuels apparaissent comme des refuges, on y entre et on en sort quand bon nous semble, on allume, on éteint, on rejoint une communauté à tout moment, on la quitte sans même dire au revoir, on répond aux autres à temps choisi, on ignore qui on veut, on retourne au Moyen-âge ou se projette dans les siècles à venir via des jeux de rôle, c'est insensé, facile. Trop. Cette accessibilité permanente et cette faculté de fuir dans des mirages de pixels annihilent nos défenses innées face à un monde tel qu'il est, inquiétant et dangereux, avertit Miyazaki.

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Que veut-il donc? Il aimerait que ses compatriotes, à commencer par les hommes politiques, s'attachent avant tout à créer un environnement naturel où les jeunes apprennent à affronter la vie réelle au lieu de jeter à corps perdu dans des coussins virtuels. "Face à un avenir incertain, il faut aider nos enfants à développer leurs capacités naturelles", implore le papa d'une famille de héros juvéniles qui peuplent ses films ("Mon voisin Totoro", "Princesse Mononoke", "Le Voyage de Chihiro" ou "Ponyo"). Les jeunes Japonais n'osent plus voyager à l'étranger. Ils ont peur: risques de terrorisme, de maladie, d'intoxication alimentaire, de vol ou d'agression, phobie de l'avion, sont autant de raisons invoquées pour rester chez soi. "Ils sont blasés, ont l'impression de tout savoir, de tout avoir vu, grâce à la télévision et à Internet", témoigne le directeur de la plus importante agence de voyage japonaise, JTB.

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"Avant d'apprendre à un petit à lire et à écrire, il faut lui donner les moyens d'affronter l'univers", insiste pour sa part Miyazaki, metteur en scène hors pair d'une nature déchaînée et parfois hostile, où les terrifiantes bébêtes voisinent avec de trognons insectes. Et ce dessinateur, arrivé dans le milieu de l'animation par la télévision, et désormais admiré dans le monde entier, de citer en exemple la crèche iconoclaste créée récemment dans ses studios (Ghibli), pour accueillir les chérubins de ses jeunes collaborateurs. "C'est une drôle de bâtisse dans laquelle il y a des trous, des escaliers, des échelles; dans le jardin il y a des pierres, des creux, des bosses. Les mômes ont d'abord été un peu déstabilisés, apeurés, mais ils se sont adaptés, ils ont appris à se débrouiller et maintenant ils se sentent en confiance, ils s'amusent", décrit le maître des métaphores imagées.

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Par ailleurs, pour que son univers unique ne disparaisse pas un jour avec lui, les Studios Ghibli vont recruter et former durant deux ans une vingtaine de techniciens d'animation nippons, sous la conduite de Hayao Miyazaki lui-même et de son fidèle complice et producteur Toshio Suzuki, afin d'assurer une relève de qualité, alors que des maisons de production nippones sont de plus en plus tentées de confier les tâches d'animation à des firmes étrangères (chinoises par exemple) offrant des coûts de réalisation inférieurs. Pour autant, il ne faut pas voir dans ce passage de relais une quelconque volonté de filiation purement nationale. Que l'Etat japonais souhaite faire de ses oeuvres, de sa renommée et des arts nippons en général des outils pour asseoir la domination du Japon le révulse. Miyazaki est un universaliste.

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"Nous devons libérer nos enfants des discours nationalistes et autres propos ridicules", supplie-t-il, jugeant que ce n'est pas de la sorte que l'on fait admirer un pays ni que celui-ci s'en trouve grandi sur le plan diplomatique. "La guerre nous a enseigné que la ville ou la nation que l'on aime est susceptible de commettre quelque chose de mal", a-t-il rappelé à l'adresse de ceux qui n'ont pas ce souvenir. Autant vous dire que Miyazaki n'a pas de mots assez durs contre l'actuel Premier ministre japonais, Taro Aso, un populiste, certes vrai connaisseur de l'univers du manga, mais qui fait malignement de cette passion personnelle son atout politique vis-à-vis des jeunes, en mêlant le tout à un discours patriotique décomplexé. "C'est une honte!", s'insurge Miyazaki, refusant d'être instrumentalisé par un pouvoir politique aux relents nauséabonds.

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On comprend volontiers le malaise qu'il peut ressentir à voir le chef du gouvernement se donner en spectacle dans les quartiers des "otaku" et se vanter de faire partie de leur communauté, sans faire le nécessaire distingo entre les amateurs de manga et animation modérés, socialement intégrés, normaux devrait-on écrire, et ceux qui relèvent de la psychiatrie, ne vivant plus qu'isolés dans une bulle infrangible immatérielle, presque déshumanisés. "La politique de ce pays n'est en rien pensée pour les enfants, pour leur permettre de se préparer à l'avenir, à la confrontation avec autrui", répète Miyazaki.

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Alors, concède-t-il, face à cette emprise du virtuel, "c'est un vrai dilemme pour moi de penser que je contribue à dépouiller les jeunes générations de leur aptitude à se frotter au milieu réel, et chaque fois je m'interroge sur la suite, sur ce que je dois faire", avant d'avouer sa vraie motivation. "En même temps, je suis heureux si un film reste gravé pour la vie dans la mémoire d'un enfant, c'est une jolie expérience, alors je continue".

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Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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