Face aux emplois menacés par l'intelligence artificielle, la Chine vient de dévoiler 18 mesures pour anticiper les suppressions de postes et accompagner les travailleurs concernés. Une initiative qui soulève une question plus proche de nous : que prévoit la France pour ses salariés face à l'automatisation ?

En mai dernier, Clubic revenait sur une décision du tribunal de Hangzhou, qui avait jugé illégal le licenciement d'un salarié après son refus d'une rétrogradation liée à l'automatisation de son poste.
Cette préoccupation prend désormais une dimension nationale. Le 23 octobre, le Bureau général du Conseil des affaires d'État chinois a publié 18 mesures réparties en six domaines, allant de la création de nouveaux métiers à la protection sociale, en passant par la formation et la prévention du chômage.
De son côté, la France a elle aussi présenté son plan consacré à l'IA au travail. Mais les deux approches diffèrent sensiblement.
La Chine veut anticiper les suppressions de postes
La mesure la plus significative concerne l'évaluation des risques pour l'emploi. Certains projets d'IA susceptibles de provoquer d'importantes suppressions de postes, dans des secteurs soumis à des conditions d'accès au marché, devront être examinés sous cet angle. Pour les autres projets, les autorités prévoient des évaluations adaptées aux circonstances.
Pékin appelle également à la prudence dans les secteurs employant beaucoup de main-d'œuvre. Le gouvernement encourage les entreprises à privilégier l'automatisation des métiers confrontés à des pénuries de personnel ou présentant des risques élevés pour la sécurité.
Les employeurs sont aussi invités à envisager des périodes de transition avant une éventuelle perte d'emploi, avec une information préalable des salariés et des possibilités de reconversion.
Le texte prévoit enfin de surveiller les risques de chômage et de lutter contre les usages abusifs d'algorithmes dans les ressources humaines, notamment lorsqu'ils entraînent des discriminations ou portent atteinte à la vie privée et au droit au repos. Ces orientations ne constituent toutefois pas une interdiction générale de licencier à cause de l'IA. Leur portée dépendra des modalités de mise en œuvre.
En France, la priorité reste la formation
De son côté, le gouvernement français a dévoilé le 22 septembre son plan « Impulsion IA 2027 », en 12 mesures, assorti de plus de 80 millions d'euros pour l'année à venir. La priorité est clairement différente : former les salariés et les demandeurs d'emploi, accompagner les entreprises et anticiper l'évolution des métiers.
Le dispositif prévoit une plateforme publique gratuite baptisée Explore IA, une certification nationale des compétences et un observatoire rattaché à la Dares, chargé d'étudier les conséquences de l'IA sur l'emploi et les conditions de travail. Le gouvernement souhaite également renforcer le dialogue social.
Mais ces mesures visent avant tout à préparer les travailleurs aux transformations technologiques. Elles ne constituent pas, à elles seules, un nouveau dispositif de protection contre les licenciements.
En France aussi, la justice peut intervenir
Le droit français offre néanmoins des protections. Dans les entreprises d'au moins 50 salariés, l'introduction de nouvelles technologies affectant les conditions de travail peut nécessiter la consultation du comité social et économique (CSE).
Le 15 septembre dernier, le tribunal de Créteil a ainsi ordonné l'arrêt d'une réorganisation prévoyant huit suppressions de postes de secrétaires de rédaction chez GISI, filiale du groupe de presse Infopro Digital, qui prévoit 19 suppressions de postes au total et qui édite notamment L'Usine Nouvelle, LSA et L'Argus de l'assurance. L'entreprise estimait que son IA générative pouvait reprendre environ 70 % de leurs tâches. Mais le juge a considéré que cette estimation, insuffisamment vérifiée en conditions réelles, ne permettait pas d'écarter les risques pour la santé et la charge de travail des autres salariés.
Le projet a donc été gelé dans l'attente de tests supplémentaires. Cette décision provisoire ne rend pas les licenciements liés à l'IA illégaux en soi : elle rappelle les obligations des employeurs en matière de prévention des risques professionnels.
À ce cadre s'ajouteront certaines obligations de l'AI Act européen, qui classe à haut risque des systèmes d'IA utilisés dans les ressources humaines, avec une application des règles concernées repoussée au 2 décembre 2027.
Évidemment, les deux pays n’ont ni le même marché du travail, ni les mêmes outils. Mais l’affaire GISI met le doigt sur l’essentiel. Avant de supprimer huit postes, l’entreprise misait sur une IA capable d’absorber 70 % de leur travail. Le juge lui a simplement demandé de le démontrer en conditions réelles.
Car les gains de productivité promis par l’IA restent souvent des estimations. Les suppressions de postes, elles, n’ont rien d’hypothétique.