« Je me bats depuis des mois pour régler ça avec des gens qui ne trouvent pas les dégâts assez graves », écrivait une responsable de la sécurité de TikTok à un collègue. Avec d’autres salariés, elle a raconté sous serment comment la direction de l’application a laissé traîner leurs alertes sur l’exploitation sexuelle d’adolescents.

Les salariés entendus ont surtout parlé de l’argent que TikTok tirait de lives où apparaissaient des mineurs, et de protections que les adolescents contournaient à l’insu de leurs parents - ©Mehaniq / Shutterstock
Les salariés entendus ont surtout parlé de l’argent que TikTok tirait de lives où apparaissaient des mineurs, et de protections que les adolescents contournaient à l’insu de leurs parents - ©Mehaniq / Shutterstock

La radio publique américaine NPR a pu consulter ces témoignages, versés en mars 2026 au dossier d’une procédure fédérale où sont regroupées, depuis 2022, des centaines de plaintes contre TikTok, Meta, Google et Snap. Les plaignants accusent ces entreprises d’avoir conçu des plateformes nocives pour les mineurs et caché les risques qu’elles connaissaient. Aucun jury n’a encore examiné ces dépositions, et TikTok a évité plusieurs procès en signant des accords amiables, dont l’un avec l’Alabama, en septembre, contre 100 millions de dollars. Dans une déclaration envoyée après la publication de l’enquête, Nathaniel Brown, porte-parole de TikTok, a dénoncé des citations « triées sur le volet à la demande des avocats des plaignants ». Les salariés entendus ont surtout parlé de l’argent que TikTok tirait de lives où apparaissaient des mineurs, et de protections que les adolescents contournaient à l’insu de leurs parents.

Des cadeaux virtuels dont TikTok gardait une part

Les spectateurs de TikTok Live achètent des cadeaux virtuels qu’ils offrent aux personnes qui filment en direct. Ces dernières les échangent ensuite contre de l’argent, et TikTok garde une commission au passage. Reagen Maher, qui a occupé entre 2021 et 2024 des postes de responsable dans les équipes de sécurité et d’enquêtes de TikTok, a mené pendant des mois une « croisade » afin de faire remonter ses constats jusqu’à V Pappas, qui dirigeait alors les opérations. D’après elle, l’entreprise savait que des mineurs se déshabillaient sur Live avant qu’une enquête de presse ne le révèle en 2022. TikTok limitait depuis 2021 la diffusion en direct des 13-17 ans, mais ses enquêteurs internes ont trouvé, rien qu’en janvier 2022, des adolescents de 13 à 15 ans dans 112 000 vidéos en direct. Dans leur rapport, ils ont relevé des risques de pédopiégeage et des « revenus importants » tirés de cadeaux envoyés à des lives contraires au règlement.

Silvija Krupena dirige la cellule de renseignement financier du cabinet britannique RedCompass Labs. Pour elle, l’argent issu de l’exploitation d’enfants peut constituer le produit d’un crime, et les entreprises qui le traitent sciemment risquent des poursuites pour blanchiment. « Un adulte a payé. Un enfant a été exploité. La plateforme a pris sa part », résume-t-elle. Elle ajoute que les alertes adressées aux dirigeants pèsent lourd, car la responsabilité pénale dépend de ce que l’entreprise savait. TikTok assure appliquer un programme anti-blanchiment conforme aux standards internationaux. La loi américaine oblige les plateformes à déclarer les contenus pédocriminels au Centre national pour les enfants disparus et exploités (NCMEC). Interrogé par NPR, TikTok n’a pas dit s’il avait signalé ces lives, ni ce qu’il avait fait de l’argent encaissé.

Des parents tenus à l’écart, selon d’anciens salariés

TikTok a lancé en 2020 la Connexion famille, avec laquelle les parents peuvent limiter le temps d’écran de leur adolescent et filtrer certains contenus. L’année suivante, des salariés ont repéré un lien caché dans les comptes d’adolescents. Il suffisait de l’utiliser pour sortir du contrôle parental. « Ça rend la fonction un peu inutile », a écrit Jordon Furlong, alors chef de produit chargé du bien-être numérique, dans une discussion interne. Si vous avez activé la Connexion famille, TikTok assure aujourd’hui prévenir votre compte quand votre enfant la quitte.

Reagen Maher a signalé une autre faille dans sa déposition. En s’inscrivant avec un compte Google, Facebook ou Instagram, un enfant pouvait accéder à la version de TikTok réservée aux plus de 18 ans, et la direction le savait, assure-t-elle. Les dirigeants ont même évité de connaître l’âge de leurs utilisateurs. Après le rachat de Musical.ly en 2018, Adam Wang, qui dirigeait TikTok Live, et Alex Zhu, président de TikTok, ont préparé un sondage auprès des utilisateurs américains. Ils ont écarté toute question sur le niveau scolaire, de peur de révéler des enfants de moins de 13 ans, dont la loi COPPA protège les données. « Si la FTC apprend l’existence de ce sondage, elle pourrait nous en demander les résultats », notait Adam Wang sur la messagerie interne, à propos de l’autorité américaine de protection des consommateurs. Eric Han, responsable de la sécurité de TikTok entre 2019 et 2023, a signalé en interne, dès 2020, un « effet de contagion » des contenus liés au suicide. Il a indiqué dans sa déposition que TikTok n’avait pas averti les parents des dangers de l’application.

La Commission européenne a accusé TikTok en juillet de mal protéger les comptes des mineurs, après avoir estimé en février que ses contrôles parentaux demandaient trop de temps et de connaissances techniques à la plupart des parents. Ses conclusions sont préliminaires, mais si Bruxelles les confirme, TikTok risque une amende jusqu’à 6 % de son chiffre d’affaires mondial.