La France lance la course aux financements européens des semi-conducteurs, puisque Bercy et Bpifrance viennent de lancer un appel à projets pour désigner les acteurs hexagonaux du PIIEC européen dédié aux puces avancées. Celui-ci est ouvert jusqu'au 1er septembre 2026.

Une puce STM32F405 de STMicroelectronics, ici intégrée à un contrôleur de vol SpeedyBee pour drone FPV. Un rappel concret que la filière française (enfin, franco-italienne ici) des semiconducteurs irrigue bien au-delà de ses usines. © Alexandre Boero / Clubic
Une puce STM32F405 de STMicroelectronics, ici intégrée à un contrôleur de vol SpeedyBee pour drone FPV. Un rappel concret que la filière française (enfin, franco-italienne ici) des semiconducteurs irrigue bien au-delà de ses usines. © Alexandre Boero / Clubic

Après avoir englouti 8,7 milliards d'euros en sept ans dans la filière de semi-conducteurs, sans toujours savoir précisément où ils atterrissaient, l'État retente sa chance, cette fois en misant tout sur l'échelon européen. Les ministres Roland Lescure (Économie et Finances) et Sébastien Martin (Industrie) ont officialisé ce vendredi le lancement d'un appel à projets pour désigner les champions tricolores du PIIEC (Projet important d'intérêt européen commun) consacré aux technologies avancées des puces électroniques. L'objectif est de consolider la place de la France dans la bataille mondial des semi-conducteurs, alors que l'Europe patine toujours autour de 10 % de la production planétaire.

Semiconducteurs, voici comment la France veut reprendre la main

Sur le papier, rien d'improvisé : Bercy et Bpifrance, qui portent ensemble l'appel à projets, ouvrent les candidatures jusqu'au 1er septembre 2026 pour identifier les entreprises et laboratoires français prêts à rejoindre ce PIIEC AST, un chantier européen coordonné avec l'Allemagne et les Pays-Bas depuis 2024, dont le périmètre a été patiemment négocié par pas moins de 19 États membres, la Commission européenne et l'industrie. C'est d'ailleurs Emmanuel Macron en personne qui en avait fait l'annonce le 22 mai dernier, lors du Forum européen des technologies quantiques et des semiconducteurs.

Le programme s'articule autour de trois axes. Le premier vise à faire croître les capacités existantes, avec des capteurs nouvelle génération, de l'électronique de puissance et des communications sécurisées. Le second doit diversifier l'offre technologique française, en misant sur les puces IA, les chiplets et la photonique. Le troisième, enfin, entend habiliter toute la chaîne de valeur, des équipements de fabrication aux outils de conception, en passant par les matériaux.

Deux statuts sont proposés aux candidats. Les entreprises qui visent celui de participant direct doivent afficher au moins 150 millions d'euros de dépenses éligibles et passer par la case notification à Bruxelles. Les partenaires associés, eux, s'en sortent avec un ticket d'entrée à 40 millions et une procédure allégée. La seule condition commune est que le projet ne doit avoir touché aucune aide publique et ne pas avoir déjà démarré. Autre exigence de taille, les candidats devront prouver que leur projet ne pourrait tout simplement pas voir le jour sans coup de pouce de l'État, tout en générant des retombées économiques chiffrées pour le territoire national. Un bonus est même prévu pour les projets qui s'articulent avec les lignes pilotes du Chips Act européen.

Au sujet du financement, l'État a prévu de la souplesse plutôt qu'un guichet unique, avec des avances récupérables, des prises de participation, et des garanties ou prêts qui seront calibrés au cas par cas, selon les projets et leur profil de risque. Les porteurs présélectionnés accéderont ensuite à un dispositif de matchmaking européen, dans l'espoir de nouer des partenariats transfrontaliers, plutôt que de rester chacun dans son coin. Cet appel à projets doit aussi préfigurer la future stratégie électronique 2035, appelée à prendre le relais du plan lancé en 2022.

© IM Imagery / Shutterstock
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Une stratégie française sous surveillance après les critiques de la Cour des comptes

Ce nouvel élan pour les semi-conducteurs n'efface pas non plus les doutes accumulés ces dernières années. En avril dernier, la Cour des comptes a dressé un bilan sévère des 8,7 milliards d'euros engagés par la France dans les semiconducteurs entre 2018 et 2025 : des sommes conséquentes, mais des objectifs encore flous et des retombées difficiles à mesurer sur le terrain. Sept recommandations avaient été formulées pour clarifier le cap à prendre, autant dire que ce nouvel appel à projets est attendu au tournant.

Et n'oublions pas que, concernant nos voisins européens, Bruxelles planche sur un Chips Act 2.0, faute d'avoir atteint son objectif de 20 % de la production mondiale d'ici 2030. Pour le moment, l'Europe stagne autour de 10 %. Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission chargée de la souveraineté technologique, a chiffré les besoins à 120 milliards d'euros d'investissements publics et privés d'ici 2035, un montant vertigineux qui prend tout son sens à la lumière de l'échec de l'usine Intel de Magdebourg, abandonnée l'an dernier malgré 9,9 milliards de subventions allemandes promises. En France, la mégafab de Crolles, portée par STMicroelectronics et GlobalFoundries, concentre à elle seule près de 7,4 milliards d'euros d'investissements.

N'empêche, la dépendance affichée est bien réelle, puisqu'entre pénuries de gaz stratégiques (néon, hélium, désormais CO2 ultra-pur) et pressions commerciales venues de Chine comme des États-Unis, l'Europe avance sur une ligne de crête. En misant sur l'IA et les puces de demain, ce nouvel appel à projets vise justement à muscler les maillons faibles avant que la prochaine crise n'éclate.