L'IA peut reproduire votre voix, votre visage, votre démarche, à partir de données publiques, sans demander l'autorisation. Cate Blanchett et ses alliés lancent au Parlement européen un registre de consentement pour changer ça. En théorie.

Depuis l'été 2023 et les grèves du WGA et de la SAG-AFTRA, qui ont été les premières dans l'histoire d'Hollywood à faire de l'IA générative un sujet central des négociations syndicales, la question du droit à l'image face aux modèles d'entraînement n'a pas trouvé de réponse définitive. Les modèles actuels savent reproduire une voix à partir de quelques secondes d'audio public, un visage à partir d'une poignée de photos, un style d'écriture à partir d'un corpus d'œuvres librement accessibles, et la grande majorité des personnes concernées n'ont jamais signé la moindre autorisation.
L'organisation à but non lucratif RSL Media, cofondée par Cate Blanchett, le co-créateur du standard RSS Eckart Walther et l'ancien PDG d'Ask.com Doug Leeds, a lancé le 23 juin 2026 au Parlement européen un registre de consentement gratuit baptisé « Human Consent Registry », disponible aux États-Unis et dans l'Union européenne.
Ce que RSL Media promet : un feu tricolore lisible par les IA
Le registre repose sur le standard ouvert RSL (Really Simple Licensing), développé depuis septembre 2025 pour fournir un format technique universel permettant à n'importe qui d'exprimer son consentement de façon lisible par les machines. Chaque utilisateur inscrit associe à son identité (nom, image, ressemblance, voix, mouvement) un signal encodé dans des métadonnées structurées. Trois couleurs structurent la réponse : rouge pour l'interdiction totale, jaune pour une autorisation sous conditions, vert pour un consentement sans restriction. Les entreprises d'IA sont censées interroger ce registre avant d'utiliser les attributs d'une personne pour entraîner leurs modèles. L'accès est gratuit via rslmedia.org, et l'outil n'est pas réservé aux célébrités, ce qui le distingue de la plupart des initiatives similaires adressées jusqu'ici à l'industrie du divertissement.
Le lancement s'est tenu au Parlement européen à Bruxelles, accueilli par l'eurodéputée bulgare Eva Maydell (PPE), ancienne négociatrice de l'AI Act, avec le cinéaste Steven Soderbergh parmi les soutiens du projet. Le choix de Bruxelles plutôt que de Washington dit quelque chose sur l'état des rapports de force : c'est sur le vieux continent, et pas aux États-Unis, que les lois existent déjà. En France, quelques semaines avant ce lancement, près de 150 personnalités culturelles, dont Annie Ernaux, Hervé Le Tellier et Enki Bilal, avaient appelé au boycott des outils d'IA générative pour protester contre l'utilisation de leurs œuvres sans consentement. Le registre de Cate Blanchett propose une réponse différente, moins radicale que le boycott : non plus le refus total, mais la déclaration formalisée. C'est ce que les recommandations de la CNIL sur la légalité du scraping pour l'IA rendaient possible en légalisant le moissonnage sous conditions, sans fournir le format technique pour que les personnes concernées l'exercent concrètement.
Ce que le RGPD et l'AI Act protègent déjà sans inscription
Un citoyen européen qui s'inscrit au registre RSL bénéficie déjà, sans aucune démarche supplémentaire, d'un arsenal réglementaire que ses homologues américains ne connaissent pas. L'AI Act (règlement UE 2024/1689), premier cadre juridique mondial dédié à l'IA, oblige depuis le 2 août 2025 les fournisseurs de modèles à usage général à respecter l'opt-out exprimé par les titulaires de droits via des procédés lisibles par machine (article 53). La directive européenne sur le droit d'auteur de 2019 prévoit un droit d'opposition au text-and-data mining : tout créateur peut légalement interdire que ses œuvres servent à entraîner des IA, à condition de l'exprimer de manière appropriée. Et le RGPD (article 9) soumet le traitement des données biométriques (voix, visage) à un consentement explicite, avec des sanctions pouvant atteindre 4 % du chiffre d'affaires mondial ou 20 millions d'euros.
Ce que RSL Media apporte concrètement, c'est précisément le format standardisé que ces trois textes n'ont pas fourni. L'opt-out de la directive européenne existe en droit depuis 2019, mais peu de personnes l'ont jamais exercé faute d'un format technique universel. Le standard RSL fonctionne à la manière du fichier robots.txt que les moteurs de recherche consultent depuis des décennies avant d'indexer un site (un parallèle que les praticiens du droit numérique ne manqueront pas de mobiliser dans les débats à venir). Cloudflare a d'ailleurs généralisé cette logique en juillet 2025 en configurant par défaut ses nouveaux domaines hébergés pour refuser l'accès aux robots d'exploration IA, ce qui prouve que des formats techniques d'opt-out à grande échelle peuvent exister et être adoptés.
Pourquoi un registre volontaire ne peut pas remplacer une loi contraignante
Le « Human Consent Registry » ne dispose d'aucun mécanisme d'application, et RSL Media espère que les entreprises d'IA consulteront le registre de leur plein gré. Dans sa couverture du lancement, Gizmodo le signalait sobrement : il n'existe « aucune méthode pour obliger les entreprises d'IA à se conformer à cela pour le moment ». Consulter un registre de consentement avant d'aspirer des données suppose une décision délibérée de la part de Meta, OpenAI ou Google, entreprises dont le modèle d'entraînement à grande échelle sur des données publiques n'a pas attendu ce genre d'autorisation pour se mettre en place.
L'AI Act fonctionne selon une logique inverse : il contraint et sanctionne, avec des amendes pouvant atteindre 3 % du chiffre d'affaires mondial pour les manquements aux obligations de transparence sur les données d'entraînement. Il est d'ailleurs déjà en cours de révision pour en renforcer certains points. RSL Media se positionne sur un vide juridique réel : le droit à l'image des personnes physiques, distinct du droit d'auteur sur leurs œuvres, que ni l'AI Act ni le RGPD ne couvrent de façon directe et universelle. C'est une lacune authentique que le registre désigne avec précision. La question ouverte est celle-ci : une infrastructure volontaire peut-elle créer une pression suffisante pour que les entreprises l'adoptent, avant qu'un texte contraignant ne les y oblige de toute façon ?
Jusqu'à ce qu'une plateforme majeure intègre RSL dans ses pipelines d'entraînement, le registre de Cate Blanchett restera ce qu'il est aujourd'hui : la meilleure preuve qu'un problème existe, et pas encore la solution qui le règle.