Live Japon : De la bague fume-cigarette à la montre-Bluetooth = Casio

25 janvier 2014 à 15h33
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C'était l'après-guerre, le Japon était sorti exsangue du conflit, le pays était occupé par les forces alliées sous la conduite des Américains. Il fallait pourtant recouvrer l'envie d'aller de l'avant. En 1946, un certain Tadao Kashio monta sa société pour fabriquer des petites pièces industrielles. Son frère Toshio fit ses classes comme ingénieur chez NTT. Puis les deux se rapprochèrent, pour tenter de faire prospérer l'affaire familiale, rejoint plus tard par deux autres frères, Kazuo et Yukio. Nous avons rencontré ce dernier qui nous a tout raconté.

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Toshio était un techncien, qui rêvait d'inventions: il se mit à l'oeuvre. L'un des premiers objets qu'il créa fut une bague fume-cigarette. « Gadget », penserez-vous. Que nenni, cela répondait à un besoin: les Japonais étaient alors pauvres. De même qu'ils ne voulaient jeter aucune nourriture, désiraient-ils fumer leur cigarette jusqu'au dernier millimètre. C'est précisément ce que permettait cet objet qui pouvait en outre être porté tout en travaillant. Ce fut un immense succès commercial, avec une production journalière de 200 à 300 unités. Et c'est avec l'argent amassé que les quatre frères Kashio inventèrent des calculateurs et autres produits qui transformèrent la fabrique familiale Kashio en groupe international, Casio, que Kazuo et Yukio dirigent toujours.

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« Au début des années 50, il n'y avait que des calculateurs à engrenages assistés par des moteurs électriques, essentiellement produits aux États-Unis », explique Yukio Kashio, numéro deux de la firme. « C'est Toshio, qui a conçu le premier calculateur à relais, un bureau énorme en fait qui contenait 341 relais électriques », détaille cet homme jovial de 83 ans.

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« C'était une nouvelle façon de penser: au lieu d'engrenages de 0 à 9, il s'est inspiré du soroban (boulier japonais) pour compter jusqu'à 10 avec seulement 6 relais. À partir de 1957, nous avons vendu ce modèle à des entreprises, notamment du secteur de la finance, avec un très grand succès, au point que la production ne suivait pas », assure M. Kashio.

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Les valeurs sont affichées sur un faux écran qui est en fait une plaque dans laquelle ont été découpés à la verticale les chiffres de 0 à 9 pour les unités, les dizaines, les centaines, etc. Une lampe s'allume sous le bon lors des calculs et l'on peut ainsi lire les nombres saisis ainsi que le résultat.

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« Ce fut le vrai point de départ de Casio Computer... mais regardez encore un peu. C'est un peu bruyant et lent, mais moins que les modèles à engrenages. Il y avait même une fonction mémoire, unique à l'époque », se délecte le capitaine d'industrie, en manipulant avec dextérité cet étrange et lourd meuble métallique vert, pieusement conservé dans la maison tokyoïte de Toshio, décédé en 2012, 19 ans après l'aîné Tadao. « Dès le départ, Casio a voulu se distinguer par des technologies singulières », souligne M. Kashio. Il y a même eu un calculateur avec un briquet intégré, clin d'oeil aux premières années de la société qui doit quand même une part de sa réussite aux fumeurs !

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La course ne faisait que commencer: huit ans après la commercialisation du premier calculateur Casio, une autre entreprise nippone, Sharp, bouleversait le secteur avec le premier appareil de calcul à transistors. « Petit à petit, l'électronique s'immisçait dans les calculateurs, ils devenaient moins gros, mais il fallait alors encore 4 000 composants! Honnêtement, nous ne pensions pas qu'un concurrent nous devancerait aussi vite », reconnaît l'industriel. Aiguillonné par Sharp, ce fut alors une fuite en avant vers le toujours plus petit, le toujours plus performant. Casio sort une nouvelle carte en 1965: son premier modèle à transistors comporte une mémoire, juste avant la fonction inédite de « programme », la même année.

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L'inventeur-né des quatre frères, Toshio, continue à phosphorer pour miniaturiser et au bout du compte passer du calculateur à la calculatrice. Et ainsi naît en 1972 un objet révolutionnaire, un collector aujourd'hui: le premier calculateur de poche, Casio Mini, « avec une puce qui concentre toutes les fonctions », un produit-culte pour les Japonais, aujourd'hui inscrit au « patrimoine national des technologies ». Cette calculatrice sera suivie d'un modèle très original, intégrant une horloge numérique, dans un format encore plus petit que le Casio Mini.

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Sharp crée dans la foulée la première calculatrice à écran à cristaux liquides (LCD), un mode d'affichage qu'il a été le premier à industrialiser et qui remplace les énergivores afficheurs lumineux. Casio réplique plus tard avec une « carte calculatrice », pas plus épaisse qu'une feuille de papier: « on n'en produit plus, mais je l'utilise encore », assure Yukio en l'extirpant de son portefeuille. « Le chanteur français Yves Montand trouvait ça génial ».

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Nouvelle étape en 1985 avec la première calculatrice scientifique capable de tracer des courbes de fonctions, fx-7000G, un modèle dont se souviennent les lycéens de l'époque. Il y aura aussi la fx-800OG et plusieurs autres déclinaisons très populaires dans les sections scientifiques de seconde à terminale en France également.

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Trois décennies après, le secteur reste dominé par les Américains Texas Instruments et Hewlett Packard et le japonais Casio. Et, contre toute attente, malgré l'apparition des smartphones aux fonctions multiples, le marché des calculatrices se porte plutôt bien, même pour les modèles de base, avec quelque 50 millions d'exemplaires vendus au total chaque année dans le monde. Il n'est que de voir la longueur des rayons dédiés dans les grandes surfaces nippones d'électronique pour s'en rendre compte: y dominent les modèles à grosses touches très simples d'emploi, signés Casio, Sharp, Canon ou Citizen.

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« Beaucoup de personnes au Japon restent attachées aux calculatrices et tapent à une vitesse exceptionnelle, jusqu'à 10 chiffres à la seconde, sans regarder », précise le dirigeant de Casio, une des firmes à l'origine de l'envolée technique, industrielle et économique du Japon d'après-guerre, aux côtés de Sony, Matsushita (Panasonic), Sharp, Hitachi ou Toshiba.

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A l'étranger aussi Casio domine, notamment dans le domaine des calculatrices de collège, marché dont la firme contrôle environ 50% en France aux côtés de l'américain Texas Instruments qui le devancerait d'une tête sur les modèles de lycée. « Aujourd'hui, pour des raisons de coûts et approvisionnement en composants, les calculatrices sont produites en Chine », précise M. Kashio.

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Et malgré tous les produits créés par Casio en plus de 60 ans, le vieux monsieur croît encore à l'évolution des calculettes pour lesquelles il garde visiblement une affection particulière. Casio en a déjà vendu plus d'un milliard.

Pourtant, entre-temps, l'entreprise a imaginé et fabriqué, souvent avec succès, bien d'autres produits. C'est peut-être avec les montres, dont les fameuses G-Shock, que la marque est la plus connue à l'étranger, mais elle a aussi à son actif des caisses-enregistreuses, cousines il est vrai des calculatrices. Le premier appareil photo numérique à écran à cristaux liquides (LCD), c'est aussi elle, le QV-10, en 1995. Il y a aussi les assistants personnels numériques (PDA) ou mini-ordinateurs Cassiopeia, dont l'auteur de ces lignes fut un temps une grande utilisatrice. Des PDA, Casio continue aujourd'hui encore d'en produire, pour les professionnels, des modèles qui sont proches des tablettes, mais avec des fonctions plus spécifiques. Ces appareils souvent dotés d'un scanner de code à barres sont par exemple utilisés dans le secteur de la distribution pour la gestion des stocks. Il ne faut pas oublier non plus les composants (dont les écrans à cristaux liquides). Dans une lignée voisine des calculatrices, Casio a également un important catalogue d'encyclopédies électroniques, un important marché qu'il partage au Japon avec ses compatriotes Sharp et Canon. « Nous sommes forts dans ce domaine, mais pour le moment uniquement au Japon, car cela n'est pas encore très développé dans les autres pays d'Asie et le marché est différent dans les nations occidentales qui n'utilisent pas les kanji (idéogrammes) », souligne Yukio Kashio.

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Il y a aussi les pianos électriques, des appareils très populaires au Japon, que l'on trouve en bonne place dans les enseignes d'électronique. Dans la foulée, la firme a aussi développé des applications musicales pour smartphones.

Après tant d'années passées à faire évoluer Casio, un regret ? « Ne pas avoir réussi mieux dans le domaine des téléphones mobiles », reconnaît M. Kashio. Cette activité, qui a pourtant rencontré quelques succès avec des modèles résistant s'appuyant sur la popularité des montres G-Shock, n'a pas pu suivre la course infernale lancée par la concurrence au Japon et à l'étranger. Les mobiles Casio ont dû fusionner avec ceux de Hitachi, également en difficulté, puis avec ceux de NEC pour ne former qu'un seul ensemble qui, récemment, a annoncé qu'il abandonnait le marché des smartphones grand public.

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Casio doit aussi se battre dans le domaine des appareils photo numériques. Car la firme ne produit pas de modèles reflex ni de sans miroir, et dans le domaine des compacts, il n'est pas aisé de se distinguer et de tirer des profits. Casio a toutefois été le premier à proposer le mode « prises en rafales » sur des compacts, ainsi que diverses autres fonctions basées notamment sur la rapidité d'exécution des logiciels qui équipent ses produits.

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La crise financière de 2008-2009 suivie des turbulences causées par la triple catastrophe du 11 mars 2011 dans le nord-est de l'archipel l'ont fait un peu souffrir, mais la firme a une autre particularité: ses fondateurs et dirigeants la gèrent en bons pères de famille, avec une grande prudence financière. Et de l'avis de leurs salariés, ils sont de ces capitaines d'industrie japonais qui ont gardé leur côté paternaliste caractéristique des patrons nippons d'après-guerre.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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