Proton multiplie les services, au risque de ressembler de plus en plus à Google. Et certains grincent des dents, même si l'entreprise, elle, assume parfaitement sa stratégie. Navigateur, messagerie mobile, et pourquoi pas un téléphone ? Pour le fondateur Andy Yen, certaines choses sont inévitables pour rester compétitif.

Navigateurweb , alternative à Signal, Proton Phone : « Tout ça est inévitable » – Interview Andy Yen
Navigateurweb , alternative à Signal, Proton Phone : « Tout ça est inévitable » – Interview Andy Yen

Cet été, une simple offre d'emploi pour un ingénieur Chromium a suffi à relancer les spéculations sur un éventuel navigateur signé Proton. De son côté, la communauté s'interroge déjà sur la multiplication des produits de l'entreprise. Nous avons donc posé la question à son patron, Andy Yen, avant d'aborder l'avenir des standards du web, les chances de voir arriver une messagerie alternative à Signal, mais aussi les lacunes basiques de cet écosystème grandissant.

Andy Yen, PDG et fondateur de Proton
Andy Yen, PDG et fondateur de Proton

Vous avez embauché un ingénieur logiciel expérimenté sur la plateforme Chromium. Pouvez-vous clarifier votre position sur un navigateur web et votre avis sur Gecko, le moteur de Firefox ?

Andy Yen : Ce que les gens reprochent à Chromium, au fond, c'est Google, non ? Si on retire Google de l'équation, c'est en réalité du très bon code. Le risque, c'est de se demander ce qui se passera si Google décide un jour, pour une raison ou une autre, d'y ajouter toujours plus de choses, de le polluer, d'en arrêter la maintenance ou de le rendre plus difficile à exploiter pour les autres navigateurs. Beaucoup de personnes qui n'utilisent pas un navigateur basé sur Chromium affirment que, si Google changeait ses politiques, tous les éditeurs ayant adopté la plateforme en subiraient les conséquences.

Si je suis moins pessimiste, c'est que je vois suffisamment d'acteurs construire par-dessus Chromium. Si Google décidait un jour de le rendre inutilisable pour tous les autres, je pense qu'une communauté assez large se mobiliserait pour rendre un fork possible.

Je comprends votre point de vue, mais il y a aussi un revers : plus on pousse Chromium, plus c'est Google qui finit par fixer les standards du web. Et on se doute bien que l'entreprise fait évoluer ces standards en fonction de ses propres intérêts.

A.Y : Mais du coup, c'est surtout un problème de standards ouverts du web, vous ne trouvez pas ? C'est la discussion que nous avons toujours avec Sir Tim, le W3C et les autres. Dans une certaine mesure, cette bataille est perdue depuis longtemps, pour être tout à fait honnête.

Vous pensez qu'elle est déjà perdue ?

A.Y : Oui, je pense que cette bataille est déjà perdue. La seule façon de changer l'avenir, c'est qu'il y ait plus d'une ou deux entreprises dominantes. Aujourd'hui, qui contrôle le W3C et tout cet écosystème ? Google, Apple, peut-être un tout petit peu Microsoft ici et là, et, loin derrière, éventuellement Amazon. Mais c'est principalement Google. Tant qu'un autre Google n'aura pas émergé pour contester cette position, je ne pense pas que le statu quo change vraiment. C'est avant tout une question de puissance économique et de distribution.

Vous m'avez déjà interviewé il y a dix ans, et quand vous m'interviewerez à nouveau dans dix ans, nous serons alors dans une autre position : Proton sera plus grand, nous aurons réussi notre mission et nous pourrons rivaliser. Mais pour l'instant, se dire « je vais soutenir ces autres projets juste pour maintenir de la diversité », c'est ce que les anglophones appellent « pissing into the fire », un peu l'équivalent de notre « pisser dans un violon ». Ça ne changera rien, malheureusement.

Toujours à propos du navigateur, quel serait l'objectif aujourd'hui ? Un navigateur similaire à Brave, ou plutôt axé sur des agents intelligents ?

A.Y : Tout le monde a supposé que nous construisions un navigateur parce qu'une offre d'emploi est apparue, mais ce n'est pas nécessairement le cas. Nous faisons énormément de choses liées au web chez Proton, et il y a plein de raisons pour lesquelles je pourrais vouloir embaucher quelqu'un qui maîtrise très bien les navigateurs. Cela ne veut pas dire que nous en construisons un.

Donc vous me dites que vous ne développez pas de navigateur ?

A.Y : Je ne dis rien du tout, parce que je ne sais pas ce que je construirai à l'avenir. Tout dépend de l'échelle de temps. En voyant ce recrutement, tout le monde s'est dit : « Ils vont lancer un navigateur dans trois mois. » Ce n'est pas le cas. Mais je ne peux pas non plus vous répondre « non », car je pourrais très bien construire un navigateur au cours de la prochaine décennie. Simplement, ce n'est pas ce que tout le monde imagine.

Proton Unlimited
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  • storageStockage de 500 Go
  • securityChiffrement natif par défaut
  • alternate_emailSupport nom de domaine
  • push_pinJurisdiction Suisse
8.8 / 10
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Cet été vous avez rappelé votre mission dans une vidéo sur votre blog. Pour certains, vous semblez vous éparpiller et diluer vos efforts

A.Y : Oui, il y a cette critique qui revient en boucle : « On dirait Google maintenant ! Proton se transforme en Google. » La mission n'a pas changé. Et si l'on regarde Proton de près, y compris du côté de ceux qui se plaignent et qui font souvent partie de notre communauté, on sait bien que ni moi ni les employés n'avons changé d'avis sur ce que représente l'entreprise et sur ce en quoi elle croit. Les convictions, la mission et les valeurs sont restées les mêmes. Je ne pense donc pas que le reproche soit de nous éloigner de notre mission : nous n'avons rien fait dans ce sens. D'ailleurs, le passage de l'entreprise sous une structure à but non lucratif ces dernières années n'a fait que renforcer cette mission.

Le reproche, c'est plutôt que certains n'aiment pas la façon dont nous l'exécutons : ils sont en désaccord avec l'exécution. Et ce que demande une partie de la communauté, c'est en réalité ce que je préférerais faire moi-même : avoir moins de produits et me concentrer davantage dessus. Notre vie ici serait bien plus simple avec un ou deux produits seulement. Avoir une douzaine de produits n'est pas très agréable pour les personnes qui travaillent dans l'entreprise, car la complexité augmente de manière exponentielle à mesure que l'écosystème grandit. Si nous avions le libre choix, nous nous concentrerions sur deux ou trois produits et nous ferions ce que la communauté demande. Mais je suis convaincu que, dans ce cas, nous échouerions probablement dans notre mission. Une autre décennie passerait et nous ne serions toujours pas un rival crédible face au modèle économique de capitalisme de surveillance des Big Tech américaines.

Notre pari est le suivant : je ne pense pas que ce soient les produits individuels qui gagnent, mais les écosystèmes. Nous entrons dans un monde de plus en plus structuré autour d'eux, et c'est ce qui nous pousse dans cette voie. Ce n'est pas un choix qu'une personne saine d'esprit ferait de manière rationnelle, car c'est en réalité un choix insensé. Mais parfois, le choix insensé devient le seul choix raisonnable, lorsque les conditions du monde vous imposent une certaine trajectoire.

Et dans cet écosystème, où en est Proton Chat ? Est-ce que vous en discutez en interne ? Verra-t-on un jour un concurrent de Signal lancé par Proton ?

A.Y : On me pose souvent la question de la messagerie instantanée : « Créez un chat », etc. Est-ce que je pense qu'on le fera un jour ? On finira par tout faire, c'est juste une question de calendrier et de timing.

Je pense que Signal fait certaines choses très bien et d'autres moins bien. Chaque application de chat du marché a ses points forts et ses points faibles. Si nous nous lancions sur ce créneau, je voudrais faire au moins une chose mieux que n'importe qui d'autre. Et c'est évidemment la partie la plus difficile.

Il faut aussi comprendre la logique : avec Proton Workspace, nous voulons rivaliser avec Microsoft 365 et Google Workspace. Or l'offre de Microsoft intègre Teams. C'est pour cela que nous avons lancé Proton Meet : il faut une équivalence fonctionnelle, sans quoi les entreprises ne peuvent pas changer de fournisseur. En suivant ce raisonnement, nous devons ajouter toutes les briques qui composent l'offre Microsoft, et Teams comporte une brique de messagerie instantanée.

Donc oui, nous allons devoir le faire. Je ne sais pas quand, ni exactement comment, ni exactement où, mais la logique des écosystèmes nous impose aussi cette voie. La communauté sera énervée, les gens ne seront pas ravis d'apprendre que nous nous lançons dans un nouveau projet : nous devrons donc y réfléchir mûrement le moment venu. Mais c'est inévitable si l'on suit la logique de la voie que nous avons choisie.

Vous protégez les mails, les calendriers, les fichiers, les mots de passe ou les connexions, et pourtant, j'ai l'impression que vous laissez de côté les contacts du carnet d'adresses. Beaucoup d'utilisateurs doivent encore les synchroniser avec un service tiers.

A.Y : Je vais vous dire ce que veulent les gens sur Reddit, parce que j'ai analysé les données. Un tiers d'entre eux souhaite une application de contacts dédiée. Les deux autres tiers veulent simplement une synchronisation bidirectionnelle entre Proton Contacts et les contacts de leur téléphone. Le problème, c'est que Google et Apple ont toutes leurs applications installées par défaut, alors que nous devrions demander aux utilisateurs d'en installer une seconde. C'est une exigence irréaliste. Aujourd'hui encore, faire installer l'application Calendrier à un utilisateur de Mail est compliqué : l'usage du calendrier est bien inférieur à celui du mail, parce que beaucoup de gens n'installent pas l'application.

Avec une application de contacts dédiée, il faut compter sur le fait que les gens installent une autre application. Et s'ils ne le font pas, ils se demandent : « Où sont mes contacts ? » De ce point de vue, je n'ai pas vraiment le choix : je dois garder les contacts au sein de l'application existante [NDLR : au sein de Proton Mail]. Cela n'exclut pas une application séparée à l'avenir, mais je ne peux pas échapper à l'intégration des contacts dans mon application actuelle. C'est ainsi que je vois les choses. Une synchronisation bidirectionnelle avec les contacts du téléphone, résoudrait probablement le problème pour les deux tiers des utilisateurs. Je ne peux pas retirer les contacts de l'application actuelle, car parier sur le fait que les gens installeront une application supplémentaire ne marchera sûrement pas. Après, la donne changera si je peux un jour construire mon propre téléphone, un Proton Phone, ce qui est aussi inévitable. En fait, tout ça est inévitable.

Mais à ce stade, je ne pense pas pouvoir retirer la gestion des contacts de l'application principale, malheureusement. C'est embêtant, mais c'est ainsi.

Plusieurs gouvernements, dont la France et le Royaume-Uni, ont introduit des lois pour réguler l'accès aux services en ligne. Et puis il ya eu ce flou sur une potentielle régulation des VPN. Ça vous inspire quoi ?

A.Y : Non. Le Royaume-Uni a décidé de ne pas le faire. Et la France ne le fera pas non plus. Il y a eu des discussions, mais les mesures réellement adoptées n'en font pas partie : cela ne faisait que partie du débat. Je ne me rappelle plus de la toute dernière position française, mais dans la plupart des pays, le volet concernant les VPN a été abandonné.

Proton VPN
Proton VPN
  • storage20681 serveurs
  • language148 pays couverts
  • lan10 connexions simultanées
  • moodEssai gratuit 30 jours
  • thumb_upAvantage : confidentialité renforcée
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