La semaine dernière, nous apprenions que Proton recrutait pour développer un navigateur basé sur Chromium, la technologie de Google. Pourtant, sur son propre blog, l'entreprise suisse explique que le déclin de Firefox devrait inquiéter quiconque défend la vie privée en ligne.

Une offre d'emploi repérée par le site néerlandais Tweakers confirme que Proton travaille sur son propre navigateur. Le projet s'appuie sur Chromium, le moteur open source de Google équipant déjà Chrome, Edge, Brave, Opera ou Vivaldi.
Une offre d'emploi qui ne laisse aucun doute
Le poste, basé à Genève ou à Zurich, cible un ingénieur logiciel pour l'équipe "browser" de Proton. Sans grande surprise, la fiche mentionne un navigateur pensé pour la confidentialité par défaut, avec l'ambition de toucher des millions d'utilisateurs dans le monde. Reste qu'un détail n'est pas passé inaperçu : l'expérience sur les systèmes de compilation et la base de code de Chromium est présentée comme un atout pour le poste.
Le projet source Chromium fournit le moteur de rendu Blink, forké par Google depuis WebCore (la brique de rendu de WebKit) en 2013, ainsi que le moteur JavaScript V8. Chrome, le navigateur grand public de Google, ajoute par-dessus une couche propriétaire. Cela inclut la synchronisation liée au compte Google, le module de DRM Widevine pour la vidéo protégée, et l'accès signé au Chrome Web Store via des clés API. Un navigateur basé sur Chromium reprend Blink et V8 tels quels, mais peut retirer ou remplacer cette couche de services Google. À l'instar de Brave ou DuckDuckGo, c'est cette distinction, entre moteur partagé et couche de services propriétaire, que Proton devra travailler pour tenir sa promesse de confidentialité.
Aucune date de sortie n'a été annoncée. La priorité ira au bureau, sur Windows, macOS et Linux, avant une éventuelle version mobile. Proton n'a fait aucune annonce officielle sur ce projet.
Un marché déjà saturé de promesses de confidentialité
Un navigateur Chromium qui mise sur la vie privée ? Oui, en effet, ça nous rappelle quelque chose. C'est déjà l'argument mis en avant par Brave, Vivaldi, DuckDuckGo, Opera ou même Edge dans une moindre mesure. Tous partagent la même base Chromium. Brave a construit son propre système de blocage des publicités et des traqueurs, intégré directement au navigateur plutôt que délégué à une extension. Vivaldi, de son côté, cherche à conserver la compatibilité avec les extensions de blocage existantes aussi longtemps que possible. Sans surprise, pour Edge, Microsoft va suivre le chemin emprunté par Google et désactiver les adblockers jugés trop agressifs reposant sur Manifest V2.
Chrome représente à lui seul environ 65% du marché mondial des navigateurs, avec près de 3,6 milliards d'utilisateurs. Rejoindre Chromium, c'est donc profiter d'un écosystème d'extensions et de sites déjà bien optimisés pour ce moteur. Mais c'est aussi arriver après une dizaine d'acteurs qui promettent, eux aussi, de protéger les données de leurs utilisateurs.
Nous apprenions en mars 2025 que Proton VPN s'intégrait nativement dans le navigateur Vivaldi, sans extension à installer. Avec le recul, ce partenariat ressemble à un galop d'essai avant de lancer son propre navigateur. Évidemment que Proton peut développer son navigateur Chromium. Mais qu'est-ce que ce dernier pourrait bien apporter de plus ?
Déjà, pourquoi un navigateur Proton ?
Interrogé par nos soins en 2013, Andy Yen affirmait que le seul but de Proton était de concurrencer Google sur tous les fronts avec des alternatives centrées sur la vie privée. Au fil des années, la société a élargi son panel de services pour mener à bien cette mission. Mail, calendrier, stockage en ligne, outils bureautiques, visioconférence, gestionnaire de mots de passe, VPN, assistant IA et bientôt messagerie instantanée… Proton joue sur tous les fronts. Alors pourquoi pas un navigateur pour consolider tout ça ?
Mieux sécuriser son écosystème….
Avec un vrai navigateur maison, Proton aurait la maîtrise directe des réglages, sans dépendre d'un éditeur tiers pour les intégrer. Proton pourrait décider seul du moteur de recherche proposé à l'installation, ou du niveau de blocage des traqueurs par défaut, sans passer par une extension. Le gestionnaire de mots de passe Proton Pass embarque déjà un outil de surveillance baptisé Proton Sentinel, qui détecte les tentatives de connexion suspectes. Un navigateur maison permettrait d'étendre ce type de protection directement au niveau du système, encore une fois sans dépendre d'une extension tierce.
…… pour mieux nous retenir ?
Mais nous ne sommes plus naïfs. L'écosystème consolidé introduit dans les années 90 par AOL ressemble quand même bien à une manœuvre de rétention plutôt qu'à une avancée pour l'utilisateur. Plus un écosystème se consolide, plus il devient difficile d'en sortir. C'est vrai pour Google, pour Apple, pour Microsoft. Et bientôt pour Proton.
Chromium a ses limites, pointées par Proton
Sur son blog, Proton explique que Chromium intègre désormais des mécanismes spécifiquement pensés pour la sécurité, comme l'isolation de site (chaque onglet tourne dans un processus séparé) et le sandboxing (un bac à sable qui limite les dégâts en cas de faille exploitée). La société note cependant que, niveau confidentialité, il y a du travail à faire.
Sur une nouvelle installation de Chromium, l'outil de test Cover Your Tracks a détecté une empreinte numérique unique, ce qui facilite le pistage d'un utilisateur d'un site à l'autre. Et puis, Google est malin. Si Google Chrome se met à jour automatiquement, ce n'est pas le cas de Chromium. Pas terrible pour les correctifs de sécurité.
Le même article de blog va plus loin. Proton y écrit que Firefox reste, malgré les défauts de Mozilla, le seul concurrent gratuit et open source réellement indépendant de Chrome. Son déclin de parts de marché devrait donc, selon Proton, inquiéter quiconque tient à sa vie privée, faute d'alternative capable de financer des correctifs de sécurité critiques sur le long terme.
Rappelons par ailleurs que Firefox a choisi de conserver la prise en charge de l'ancien format Manifest V2. Cela permet à uBlock Origin d'y fonctionner sans restriction, un argument régulièrement avancé par les défenseurs du blocage des traqueurs.
A contrario, avec Manifest V3, une extension doit se contenter d'une liste de règles fixées à l'avance (declarativeNetRequest), moins capable de suivre les nouvelles techniques de pistage en temps réel. Ce nouveau cadre limite aussi la capacité des extensions à modifier en profondeur les résultats des moteurs de recherche, une pratique parfois utilisée pour injecter des liens sponsorisés ou trompeurs. Google justifie ce changement par la sécurité : moins d'accès direct aux données de navigation réduit aussi le risque que des extensions malveillantes en abusent.
Firefox est un excellent navigateur. C’est aussi le seul véritable concurrent gratuit et open source de Chrome. Son déclin précipité de part de marché devrait donc préoccuper profondément quiconque tient à sa vie privée.
Mais alors, pourquoi pas un fork de Firefox ?
Proton aurait pu partir de Gecko, le moteur de Firefox, plutôt que de Chromium. Le patron de Proton, Andy Yen, avait évoqué cette option dans un podcast consacré à l'entreprise. Mais déjà en 2024, il affirmait ne pas envisager de travailler sur la base de Mozilla.
Forker un logiciel consiste à repartir de son code source pour construire sa propre version, avec ses propres réglages. Repartir de Chromium demande moins de travail d'adaptation. La majorité des sites et des extensions sont d'abord pensés pour ce moteur. Yen cite les travaux de Brave, qui a suivi ce chemin en retirant les briques Google du projet d'origine. Il reconnaît au passage que cette approche n'a pas été simple pour Brave non plus.
Une bataille perdue d'avance pour Proton
Plus globalement, il estime que la bataille des moteurs de navigateurs penche déjà largement en faveur de Chromium, et il ne voit pas ce rapport de force s'inverser dans les 5 à 10 prochaines années, faute de moyens financiers suffisants du côté des alternatives.
Pour Andy Yen, forker Chromium, c'est s'accrocher à un moteur porté par une entreprise stable. Forker Firefox, c'est s'accrocher à un moteur porté par une fondation en position plus fragile.
Un Chromium vraiment débarrassé de Google ?
Utiliser Chromium ne signifie pas forcément conserver les services de Google à l'intérieur. Le moteur open source publié par Google embarque par défaut plusieurs briques maison, comme la vérification de sécurité Safe Browsing ou des mécanismes de télémétrie qui remontent des informations vers ses serveurs. Le Safe Browsing de Google, par exemple, compare chaque page visitée à une liste de sites malveillants hébergée sur ses serveurs, ce qui implique un échange régulier d'informations avec Google en arrière-plan. Ces échanges renseignent Google sur les habitudes de navigation, même sans qu'aucune donnée personnelle explicite ne soit collectée au sens strict.
Utiliser un projet de Google, pour le dégoogliser
Un développeur reste libre de retirer entièrement les services et la télémétrie de Google d'un navigateur basé sur Chromium. L'usage de cette technologie ne condamne donc pas, en soi, un projet à collecter des données pour Google. Tout dépend du travail de nettoyage effectué en amont, et de la rigueur avec laquelle il est maintenu à chaque nouvelle version du moteur.
C'est précisément un ingénieur capable d'effectuer ce travail que recherche Proton. Un profil à l'aise avec les systèmes de compilation et la base de code de Chromium serait capable de prendre en charge un chantier d'ingénierie conséquent, pas un simple habillage visuel posé sur un Chromium standard. Mais pour rester crédible, Proton, qui fait figure de référence dans le domaine de la vie privée, n'aura pas d'autre choix que d'aller au moins aussi loin que Brave dans ce nettoyage. Si le navigateur n'apporte pas un niveau de protection au moins identique aux autres forks de Chromium, il ne s'agira ni plus ni moins que d'un instrument marketing qui ne manquera pas d'affaiblir l'image de l'entreprise.
Proton aurait-il pu changer la donne pour Mozilla ?
Proton avait-il les moyens de renforcer Gecko plutôt que de s'appuyer sur la technologie de Google ? Chez Mozilla la situation est urgente. Google verse chaque année plus de 400 millions de dollars à Mozilla depuis 2017 pour rester le moteur de recherche par défaut sur Firefox, un accord qui représente environ 85% des revenus annuels de la fondation.
Mozilla reste dépendante de Google
En mars 2026, la part de marché mondiale de Firefox tombe à 2,33%, avec 4,05% sur desktop. Mozilla a d'ailleurs déjà exploré des pistes de repli, comme un accord avec Microsoft pour faire de Bing le moteur par défaut. Mais son directeur financier reconnaît qu'aucun concurrent de Google n'est aujourd'hui en mesure d'offrir un contrat aussi rémunérateur. La fondation vise désormais une diversification, avec un objectif de 20% de revenus hors recherche. Il faut dire que Mozilla a failli être un dommage collatéral du procès antitrust de Google aux États-Unis. Si Google s'était vu interdire de payer pour rester moteur de recherche par défaut, Mozilla aurait perdu l'essentiel de ses revenus du jour au lendemain. Finalement, les deux parties doivent renégocier leur accord chaque année.
Une occasion en or pour Mozilla, comme pour Proton
Reste que si une entreprise avait les moyens de donner un coup de pouce à Mozilla, c'est bien Proton. La société suisse a passé le cap des 100 millions de comptes utilisateurs en 2023. Les équipes de Proton auraient pu travailler main dans la main avec Mozilla pour renforcer la sécurité du navigateur. L'entreprise aurait pu apporter une contribution financière à Mozilla, une campagne de promotion de Gecko auprès de sa communauté, ou un partenariat de développement.
Après tout, Mozilla a tenté de positionner Firefox comme le navigateur des "marginaux" promouvant la "défiance quotidienne" face aux géants du web. Quelle meilleure entreprise partenaire que Proton pour ce projet ? Un investissement de Proton dans Gecko, sous forme de contribution technique ou de partenariat financier, aurait pu diversifier les ressources de Mozilla et réduire sa dépendance à Google. Mais rien n'indique que cette option a été sérieusement étudiée en interne. Proton Mail, de son côté, aurait pu être la base de Thundermail, le nouveau service de messagerie de Thunderbird. Au lieu de ça, Proton envoie à sa communauté un message troublant en adoptant un projet open source de son concurrent qu'elle doit s'évertuer à bidouiller pour stopper l'envoi de données…
Le choix de la facilité
Mais non. Le choix de Chromium est simple et facile. Pour Proton, il s'agit vraisemblablement de consolider ses services dans un écosystème le plus rapidement possible. Pas d'assurer la pérennité d'un web ouvert. De toute évidence, ce n'est pas sa mission. Pourtant, on aurait pu s'y méprendre lorsque la société a reversé 50 000 dollars au moteur de rendu alternatif de Ladybird en 2024.
En faisant ce ménage, Proton en profitera certainement pour y greffer nativement ses services. Mais on pourrait se demander : quel moteur de recherche sera proposé par défaut ? Google ? Cela serait ironique. Brave Search, DuckDuckGo, SearX, Qwant, Ecosia ? À moins que Proton ait des ambitions au-delà d'un simple chatbot avec son IA Lumo….
Quoi qu'il en soit, dans le Reddit officiel, le moins que l'on puisse dire, c'est que ce choix de Chromium a été vivement critiqué par la communauté. Reste plus qu'à savoir comment Proton compte nous faire oublier cette stratégie particulièrement malvenue au premier abord.
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