Au bout du fil, un prétendu collègue d’un commissariat voisin réclame la levée d’une immobilisation de véhicule, sirène deux-tons en fond sonore et numéro officiel à l’écran. Pour déjouer ce type d’escroquerie, la direction de la police nationale ordonne à ses agents de raccrocher, puis de rappeler le service à un numéro trouvé par leurs soins.

Le spoofing consiste à faire apparaître sur l’écran de votre correspondant un numéro qui n’est pas le vôtre. Des escrocs emploient cette technique contre les commissariats pour se faire passer pour des policiers d’un autre service, et ils ont multiplié les appels au point que Louis Laugier, directeur général de la police nationale (DGPN), a envoyé un télégramme d’alerte à ses directeurs et chefs de service le 29 octobre. Dans ce document consulté par Le Parisien, le patron de la police interdit à ses agents de répondre à la demande d’un collègue sur la seule foi du numéro affiché.
Des levées d’immobilisation de véhicules extorquées par téléphone
Les escrocs connaissent le jargon de la maison. Ils prennent le ton pressé d’une urgence judiciaire et font parfois retentir une sirène deux-tons derrière eux pour rendre leur rôle crédible. « Tu peux me passer un gars aux fichiers ? Mon terminal est en croix », lance le faux collègue dans le scénario type d’une fiche d’alerte interne de la police. Sur l’écran du poste fixe, le policier voit le numéro d’un commissariat proche, d’une brigade de gendarmerie ou de la police municipale, et il a toutes les raisons de baisser la garde. Les escrocs appellent de préférence les fonctionnaires de nuit, plus vulnérables selon Le Parisien.
En une seule nuit, début septembre, près d’une cinquantaine de policiers des Hauts-de-Seine, de Seine-Saint-Denis et de grande couronne ont reçu ces appels. Dans les Hauts-de-Seine, un faux enquêteur de permanence a téléphoné deux fois à un agent en une heure et demie pour lui demander d’effacer une série d’immobilisations de véhicules. En Seine-Saint-Denis, un autre fonctionnaire a décroché son smartphone de service sécurisé, appelé NEO, et entendu un inconnu l’appeler par son nom puis se présenter sous l’identité d’un collègue du département. La plupart de ces tentatives ont échoué, parfois in extremis, grâce aux protections informatiques de l’administration.
Le 12 octobre, le cabinet du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a cosigné un premier télégramme sur le sujet. Selon ce texte, les escrocs veulent avant tout faire lever des immobilisations enregistrées dans le Système d’immatriculation des véhicules (SIV), où l’État inscrit les cartes grises. Les véhicules en question sont souvent liés à des réseaux d’escroquerie ou immatriculés par des « garages fantômes ». Les faux collègues essaient aussi d’obtenir des informations du Fichier des personnes recherchées (FPR) pour faire pression sur des particuliers. D’autres enregistrent simplement la conversation et la tournent ensuite en dérision sur les réseaux sociaux.
Le contre-appel obligatoire dans les commissariats
Louis Laugier demande à ses directeurs de rappeler sans délai les règles de sécurité à l’ensemble des personnels. Avec son télégramme, il rend exceptionnelle la transmission par téléphone d’informations tirées des fichiers de police. Ses agents doivent consulter et communiquer ces données par les réseaux radio et les terminaux sécurisés, et nulle part ailleurs. Le contre-appel est obligatoire dans tous les cas. Si un correspondant affirme appeler d’un autre service, le policier raccroche sans donner suite à sa demande, puis compose un numéro officiel qu’il a trouvé par un autre moyen que l’appel reçu. Il vérifie ainsi l’identité de son interlocuteur avant de lui transmettre quoi que ce soit.
En cas d’erreur, l’agent prend un risque personnel. Le fonctionnaire qui signe la levée d’une immobilisation engage en effet sa responsabilité pénale. Toute tentative doit par ailleurs être signalée sans attendre à la hiérarchie et aux équipes de veille du ministère.
Les opérateurs français ont mis en place un dispositif commun pour authentifier les numéros d’appelant, le MAN, censé bloquer les appels dont le numéro affiché n’a pas pu être certifié. Le Parisien ne précise pas comment les escrocs ont réussi à afficher le numéro d’un commissariat malgré ce filtre. Selon l’Arcep, le régulateur des télécoms, les Français ont envoyé près de 18 000 signalements d’usurpation de numéro entre janvier et début décembre 2025. Depuis le 1er janvier, l’Arcep oblige donc les opérateurs à masquer les numéros mobiles non authentifiés des appels venus de l’étranger.
Le réflexe imposé aux policiers vous protège aussi. Si quelqu’un vous appelle en se disant policier, gendarme ou conseiller de votre banque, raccrochez et rappelez l’organisme à un numéro que vous aurez cherché de votre côté, sur son site officiel ou sur un courrier.