Un livreur Amazon équipé de lunettes connectées pourra rapporter de sa tournée plusieurs milliers de photos de jardins et de façades. L’entreprise compte verser ces images dans sa plateforme d’intelligence artificielle Wellspring, pour mieux cartographier les quartiers et livrer plus vite.

Dès que le livreur quitte son camion, les deux caméras frontales prennent des images fixes à intervalles réguliers - ©Amazon.Inc
Dès que le livreur quitte son camion, les deux caméras frontales prennent des images fixes à intervalles réguliers - ©Amazon.Inc

Il y a un an, Amazon a présenté les lunettes de réalité augmentée conçues pour ses livreurs, avec la promesse de les guider jusqu’à la porte du client sans qu’ils aient à sortir leur téléphone. Viraj Chatterjee, le cadre chargé de leur déploiement, explique aujourd’hui dans un entretien sur ces lunettes ce qu’elles enregistrent vraiment. D’après Bloomberg, dès que le livreur quitte son camion, les deux caméras frontales prennent des images fixes à intervalles réguliers. Sur une journée ordinaire, cela représente « plusieurs milliers » de clichés. Pendant la phase pilote, plus de 275 000 colis ont été livrés avec ces lunettes, et Amazon prévoit d’en équiper 5 000 livreurs d’ici fin 2026, puis plus de 20 000 fin 2027. « Nous n’y avons pas encore réfléchi », a admis le dirigeant quand Bloomberg lui a demandé si un client pourrait refuser ces prises de vue.

Des visages floutés, mais des maisons identifiables

Amazon n’a pas voulu chiffrer la résolution de ces photos. D’après l’entreprise, elle est « équivalente ou inférieure » à celle des clichés envoyés aux clients pour prouver la livraison. La cadence de prise de vue est tout aussi floue. Dave Lee, chroniqueur tech de Bloomberg, a avancé une image « toutes les quelques secondes au moins ». Viraj Chatterjee a parlé d’une « bonne supposition », mais n'a pas voulu dire s’il y en avait plusieurs par seconde.

Pour atteindre une porte à l’arrière d’une maison, un livreur traverse parfois un jardin privé, et Amazon en récupère alors les images. L’entreprise a promis de flouter automatiquement toute personne photographiée, jusqu’au voisin en train de bronzer sur sa pelouse, avant qu’un employé examine l’image. Les plaques d’immatriculation seront elles aussi floutées. Pour Dave Lee, cet anonymat est illusoire, puisque tout l’intérêt, pour Amazon, est justement de rattacher chaque image à l’adresse d'un client précis.

Amazon n'a pas dit combien de temps elle garderait ces photos. Interrogé sur un éventuel accès de la police, Viraj Chatterjee a d’abord dit ne pas savoir. Un porte-parole a ensuite confirmé qu'un mandat suffirait aux enquêteurs pour les obtenir. Les clients, eux, n’auront aucun moyen de consulter les photos de leur maison ni d’en demander la suppression, et Amazon ne prévoit même pas de les prévenir de l’arrivée de ces lunettes, peut-on lire dans The Verge. « Il n'a jamais été question de surveillance », a insisté Viraj Chatterjee. Selon lui, Amazon veut simplement rendre l’expérience « agréable » et réduire les erreurs de livraison. En février, le groupe avait pourtant dû renoncer, après une vague de critiques sur la surveillance de masse, à partager les vidéos de ses sonnettes connectées Ring avec les polices américaines clientes de Flock Safety.

D'après des messages publiés sur les réseaux sociaux, les livreurs soupçonnent, plus ou moins sérieusement, qu'Amazon leur fait collecter les images nécessaires pour entraîner des robots livreurs - ©Amazon.Inc

Chez les livreurs, la crainte d’entraîner leur remplaçant

Les livreurs d’Amazon connaissent bien les caméras. Dans leurs camionnettes, la vitesse et les freinages brusques sont enregistrés depuis des années, et leurs gestes au volant sont filmés. Recrutés par un réseau de sous-traitants, ils reprochent depuis longtemps à Amazon d’utiliser ces outils de sécurité pour surveiller leur travail, voire pour rogner leur paie à partir de données erronées. Amazon a promis que le port des lunettes serait facultatif, mais Dave Lee doute de cette promesse. Les sous-traitants subissent en effet une forte pression pour boucler les tournées au plus vite, et Amazon écarte régulièrement ceux dont les résultats déçoivent.

« Je pense qu’ils cherchent à impressionner les actionnaires. Mais c’est clairement une décision dystopique », a confié à Bloomberg, sous couvert d’anonymat, un livreur formé à ces lunettes. Lors de la formation, les encadrants lui ont montré un bouton de « mode privé », à activer pendant une pause toilettes ou près d’une école. Il a dit douter que ses collègues pensent à l’activer à chaque fois. Amazon étudie un déclenchement automatique de ce mode par géolocalisation. Dave Lee a suggéré d'utiliser le même système pour permettre aux clients de protéger leur maison, et Viraj Chatterjee a reconnu que c’était possible, en théorie du moins.

Certains livreurs vont plus loin. D’après des messages publiés sur les réseaux sociaux, ils soupçonnent, plus ou moins sérieusement, qu’Amazon leur fait collecter les images nécessaires pour entraîner des robots livreurs. Viraj Chatterjee n’a évoqué aucun projet précis, mais il a cité le rachat de la start-up suisse Rivr, conclu par Amazon en mars. Rivr conçoit un robot quadrupède à roues, capable de monter les escaliers pour déposer les colis devant la porte. D'après le chroniqueur, Amazon pourrait entraîner ce robot avec les photos des lunettes, jusqu’à lui faire parcourir des quartiers entiers sans aucun humain à ses côtés. Au fil de ses précédentes polémiques, Amazon a aussi constaté, selon lui, que le public finit toujours par tourner la page.