La course à l’intelligence artificielle réclame tellement de capitaux que les géants américains accentuent leur recours aux marchés étrangers. Amazon, Alphabet et d’autres lèvent désormais des milliards en euros, via un mécanisme appelé Reverse Yankee. Avec, en bout de chaîne, une partie de l’épargne européenne qui finance leurs ambitions.

Les majors US de l'IA viennent maintenant se financer en Europe grâce au Reverse Yankee. ©Chayanuphol x Shutterstock
Les majors US de l'IA viennent maintenant se financer en Europe grâce au Reverse Yankee. ©Chayanuphol x Shutterstock

La facture de l’IA traverse désormais l’Atlantique. En mars 2026, Amazon a levé 14,5 milliards d’euros sur le marché obligataire, un record pour une entreprise dans cette monnaie. Alphabet, la maison mère de Google, figure elle aussi parmi les grands emprunteurs en euros cette année (9 milliards d'euros). Derrière ces opérations se cache une pratique ancienne qui prend une nouvelle dimension avec les sommes englouties dans les data centers, les puces et l’énergie nécessaires à l’intelligence artificielle.

Le Reverse Yankee ou comment la tech américaine vient chercher des euros

Le principe est beaucoup moins exotique que son nom. Lorsqu’une entreprise américaine émet des obligations en euros, elle emprunte directement auprès d’investisseurs actifs sur le marché européen et s’engage à leur verser des intérêts avant de rembourser le capital. On parle de Reverse Yankee par opposition aux Yankee bonds, émis en dollars aux États-Unis par des entreprises étrangères.

La technique existait bien avant ChatGPT, mais les besoins actuels lui donnent une tout autre ampleur. Construire les infrastructures de l’IA exige de dépenser immédiatement des dizaines de milliards de dollars, bien avant de savoir combien elles rapporteront réellement.

Même les géants les plus rentables commencent à en ressentir les effets. Chez Amazon, le flux de trésorerie disponible est ainsi devenu négatif à hauteur de 7,6 milliards de dollars sur les douze mois achevés fin juin 2026. Le groupe attribue notamment cette évolution à l’explosion de ses dépenses liées à l’IA.

Lever de la dette permet donc de continuer à investir sans devoir financer chaque nouveau data center uniquement avec la trésorerie du groupe. Et plutôt que de solliciter encore et toujours les mêmes investisseurs américains, autant aller chercher l’argent là où il est disponible.

Pourquoi les milliards européens les intéressent-ils autant ?

La première raison tient justement à cette diversification. En répartissant leurs emprunts entre dollars, euros et autres devises, Amazon, Alphabet et leurs concurrents élargissent leur base d’investisseurs et évitent de dépendre d’un seul marché. Le Reverse Yankee ne signifie donc pas que Wall Street leur ferme sa porte, mais plutôt qu’ils multiplient les guichets.

Il y a aussi une question de coût. Selon les taux d’intérêt et l’appétit des investisseurs, emprunter en euros peut parfois être plus avantageux qu’aux États-Unis. Le calcul est toutefois moins simple qu’une comparaison entre les taux de la BCE et ceux de la Réserve fédérale. Une dette en euros expose en effet l’entreprise aux variations de change, sauf si elle dispose de revenus ou d’actifs dans cette monnaie. Elle peut également se couvrir avec des instruments financiers, dont le coût réduit parfois l’avantage initial.

Rien n’oblige non plus ces milliards à rester en Europe. Une partie peut financer des activités locales, mais les sommes levées peuvent tout aussi bien être converties en dollars et utilisées pour construire des infrastructures ailleurs. La devise dans laquelle l’argent est levé ne dit donc pas où il sera dépensé.

De la concurrence pour le financement des entreprises européennes ?

De l’autre côté de la transaction, les investisseurs européens y trouvent également leur compte. Assureurs et fonds de pension recherchent en permanence des placements de long terme auprès d’entreprises considérées comme solides. Les obligations des géants américains de la tech cochent naturellement beaucoup de cases.

Le revers est plus discret. Si une part croissante de cette épargne part financer Amazon ou Google, les entreprises européennes peuvent devoir proposer des rendements plus élevés pour attirer les mêmes investisseurs. Une analyse publiée fin août par des économistes de la BCE jugeait encore ces effets limités, tout en estimant que le phénomène méritait d’être surveillé.

Le contraste est d’autant plus frappant que Christine Lagarde appelait, ce lundi 14 septembre, à mobiliser davantage de capitaux, mais pour développer les capacités européennes dans l’intelligence artificielle, pas forcément pour financer les majors de la Silicon Valley.

Sources : Morningstar et BCE