1 million de data centers en orbite, des miroirs géants qui illuminent la nuit… Les nouveaux projets spatiaux font l’objet d’une vague d’alertes scientifiques sans précédent. Car les conséquences pourraient être irréversibles pour des centaines d’espèces, et pour nous aussi.

SpaceX est entrée en Bourse il y a trois jours, et parmi les grands arguments vendus aux investisseurs, se trouve un projet vertigineux : le déploiement d’1 million de satellites en orbite basse pour créer des data centers dédiés à l’intelligence artificielle. Une ambition qui prend déjà forme : la semaine dernière, Elon Musk présentait le premier satellite IA de son entreprise.
D’autres initiatives sont en cours, comme celle de la start-up Reflect Orbital, qui entend lancer des milliers de miroirs dans l’espace pour réfléchir la lumière solaire vers la Terre durant la nuit. Ces différentes visions doivent mener, à terme, vers une occupation croissante et sans précédent de l’orbite terrestre. Une catastrophe pour les scientifiques.
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Le ciel en danger
En mars déjà, la Royal Astronomical Society tirait la sonnette d’alarme. C’est aujourd’hui au tour de DarkSky International, une organisation à but non lucratif (ONG) dédiée à la protection des ciels nocturnes et à la lutte contre la pollution lumineuse, de monter au créneau. Et cette fois, les inquiétudes dépassent largement le seul domaine de l’astronomie.
En effet, SpaceX opère déjà plus de 10 000 satellites Starlink, soit environ deux tiers de tous les engins spatiaux en orbite. La constellation devrait, à terme, atteindre 34 400 satellites. Et ce n’est qu’un début puisque le projet de data centers orbitaux porterait donc ce chiffre à 1 million d’objets dans le ciel. À titre de comparaison, on distingue à l’œil nu environ 5 000 étoiles depuis un endroit non pollué. Une grande partie serait littéralement éclipsée.
Les conséquences pour l’astronomie professionnelle sont déjà documentées. Selon des rapports conjoints de la National Science Foundation américaine et du Bureau des affaires spatiales de l’ONU, chaque image captée par un télescope professionnel perdrait 10 % de ses données à cause des traînées lumineuses laissées par les satellites. Pour certaines observations spécifiques, la perte grimperait à 30 %. Et c’est sans compter la radioastronomie, encore plus vulnérable : les observatoires conçus pour capter des signaux infimes venus du fond de l’Univers doivent désormais composer avec les interférences croissantes des mégaconstellations.
Les miroirs de Reflect Orbital pourraient rendre le ciel nocturne trois à quatre fois plus lumineux, chaque faisceau atteignant une intensité quatre fois supérieure à celle de la pleine lune. De quoi « introduire des risques écologiques, sanitaires, sécuritaires et astronomiques significatifs à l'échelle mondiale », prévient DarkSky.
Des centaines d’espèces en péril
C’est peut-être là que réside la menace la plus sous-estimée de ces projets orbitaux. Car la lumière artificielle nocturne est un perturbateur écologique majeur. Navigation, migration, alimentation, reproduction… Des centaines d’espèces animales régulent leurs comportements essentiels grâce à l’obscurité. Des insectes aux oiseaux migrateurs, en passant par les tortues marines qui s’orientent grâce aux étoiles pour rejoindre l’océan, tous seraient affectés par une luminosité nocturne accrue et permanente.
Or, contrairement à la pollution lumineuse terrestre qui reste localisée, un ciel artificiellement éclairé depuis l’orbite n’épargnerait aucun écosystème. Ces perturbations « peuvent déstabiliser les chaînes alimentaires et accélérer la perte de biodiversité », déplore l’ONG.
Des conséquences directes sur l’être humain
Les humains ne seraient pas épargnés. Nos rythmes circadiens, ces horloges biologiques internes qui régulent le sommeil, le métabolisme et les cycles hormonaux, sont directement sensibles à la lumière nocturne. Et la recherche établit des liens entre leur perturbation et un nombre croissant de problèmes de santé.
Face à l’ampleur de ces enjeux, DarkSky International appelle la Federal Communications Commission (FCC), le régulateur américain des communications, à combler « les lacunes réglementaires qui permettent aux déploiements de satellites de se poursuivre sans étude d'impact environnemental ». L’organisation exige également que Reflect Orbital commande, de manière volontaire, une évaluation indépendante et complète avant tout lancement. Un principe qui, selon elle, devrait s’appliquer à toute technologie aux implications environnementales mondiales.
Reste à voir si l’agence prendra ces inquiétudes en considération, elle qui est en général peu encline à freiner les acteurs nationaux. D’autant que SpaceX, auréolée de son entrée en Bourse historique, n’a jamais paru aussi intouchable.