Le Flipper Zero s'est fait bannir d'Amazon, et menacer au Royaume-Uni et au Canada. Son successeur embarque un processeur ARM octa-core, un NPU et un Linux mainline. Et il n'est pas encore en vente.

Le Flipper Zero, pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents, c'est ce petit boîtier orange qui a réussi l'exploit de devenir à la fois l'outil préféré des pentesters et la bête noire des législateurs de plusieurs pays. L'objet communique en NFC, infrarouge, RFID et sub-GHz, et une communauté très active lui a trouvé des usages que ses créateurs n'avaient pas tous anticipés (comme ouvrir 200 modèles de voitures, par exemple). Le 21 mai, Flipper Devices a dévoilé son successeur : le Flipper One. Et autant le dire tout de suite, il ne joue plus du tout dans la même catégorie.
Un mini-PC de poche, pas un gadget de pentest
Le Flipper One n'est pas un Flipper Zero en mieux. C'est un ordinateur sous Linux ARM complet, conçu comme un « cyberdeck » (un terme qui vient de la culture cyberpunk et qui désigne un ordinateur portatif de terrain, le genre d'engin qu'on imagine dans les mains d'un personnage de William Gibson). Le cœur de la machine est un SoC Rockchip RK3576 octa-core, avec quatre Cortex-A72 et quatre Cortex-A53, un GPU Mali-G52 MC3 et un NPU capable de 6 TOPS en INT8. De quoi faire tourner des modèles de langage locaux, sans connexion (un usage que Flipper Devices met en avant dans son annonce).
La fiche technique ressemble davantage à celle d'un mini-PC qu'à celle d'un gadget. On y trouve 8 Go de LPDDR5 partagés entre le processeur et le NPU, 64 Go de stockage interne et un écran de 256 × 144 pixels en niveaux de gris. Côté connectique, le Flipper One aligne deux ports Ethernet Gigabit, deux USB-C (dont un dédié à la charge), un USB-A, un HDMI pleine taille, un lecteur MicroSD et une prise jack 3,5 mm.

La partie radio est entièrement modulaire avec un slot M.2 Key-B (compatible formats 2242, 3042 et 3052) permet d'installer des modules 5G, 4G LTE, Wi-Fi 6E ou NTN (communication par satellite). Quatre prises SMA accueillent les antennes correspondantes. Là où le Flipper Zero embarquait toutes ses radios dans un boîtier fermé, le One délègue ces fonctions à des modules interchangeables. Un co-processeur Raspberry Pi RP2350 gère l'écran, les boutons, le touchpad et l'alimentation, ce qui permet à l'appareil de rester fonctionnel même quand Linux est éteint.
Collabora, le kernel mainline et un seul blob propriétaire
Pour transformer l'essai, Flipper Devices fait un choix curieux, celui de travailler avec Collabora. Cette entreprise basée à Cambridge est l'un des principaux contributeurs au noyau Linux en amont. C'est elle qui porte le support des SoC Rockchip dans le kernel mainline depuis le noyau 6.12 (décembre 2024), et le décodage matériel H.264/H.265 du RK3576 a été mergé début 2026.
L'objectif affiché par Flipper Devices est radical : zéro blob propriétaire. En pratique, un seul fichier opaque subsiste (le DDR trainer de Rockchip, nécessaire à l'initialisation de la mémoire), et l'entreprise indique travailler avec Collabora pour l'éliminer à terme. Dans un écosystème ARM où la quasi-totalité des fabricants s'appuient sur des BSP fournis par le fondeur (des piles logicielles complètes mais opaques, jamais maintenues et impossibles à auditer), c'est un positionnement de principe qui tranche.
En pratique, pour l'utilisateur, un kernel mainline signifie des mises à jour de sécurité pendant des années via les canaux upstream habituels, sans dépendre du bon vouloir d'un fondeur chinois pour patcher une faille. C'est aussi la possibilité de faire tourner n'importe quelle distribution Linux standard, pas uniquement l'image constructeur livrée à la sortie de l'appareil. Un argument qui parle directement aux utilisateurs européens sensibles à la souveraineté logicielle (et qui explique probablement le choix de présenter le prototype en France, à Nice, plutôt qu'à un salon nord-américain).
Six dépôts GitHub sont déjà publics, les schémas électroniques sont partagés sur Altium 365, et un portail développeur répertorie sept sous-projets. Tout est sous licence ouverte.
Un prototype à Nice, pas encore de prix
Le Flipper One n'est pas à vendre. Flipper Devices n'a communiqué ni prix ni date de commercialisation. Un prototype fonctionnel sera présenté le 28 mai à la conférence Embedded Recipes à Nice, un événement spécialisé dans le Linux embarqué. L'appel lancé par l'entreprise est inhabituel pour un produit hardware mais rappelle ce que fait… Valve avec son Steam Deck : Flipper Devices demande explicitement à la communauté open source de contribuer au développement logiciel, au portage de distributions et à l'écriture de pilotes.
Le positionnement du Flipper One se situe à mi-chemin entre le Raspberry Pi (éducation et bricolage) et les plateformes de pentest professionnelles comme le PinePhone Pro ou les cartes HackRF. La différence tient à l'intégration : un seul boîtier qui combine compute ARM, radio modulaire, NPU et connectique complète, avec un Linux mainline auditable de bout en bout. Le Flipper Zero, rappelons-le, reste parfaitement légal en France malgré les controverses. Son successeur, plus puissant mais aussi plus ouvert, ne devrait pas poser davantage de problèmes juridiques (c'est un ordinateur sous Linux, pas un outil de piratage dédié).
Pour les bidouilleurs qui ont fait du Flipper Zero leur couteau suisse quotidien, le One représente un changement de catégorie. Reste la question du prix : un SoC RK3576 avec 8 Go de LPDDR5 et un slot M.2, même dans un format compact, ne se fabrique pas pour le prix d'un Flipper Zero.