L'entreprise qui fait tourner un cinquième du web mondial vient de poser un précédent que la tech tout entière va devoir digérer.

Le billet de blog de Cloudflare qui présentait les licenciements s'habillait d'une belle illustration. Pas sûr que ça aide à faire passer la pilule... © Cloudflare
Le billet de blog de Cloudflare qui présentait les licenciements s'habillait d'une belle illustration. Pas sûr que ça aide à faire passer la pilule... © Cloudflare

Depuis janvier 2026, les plans sociaux dans la tech se succèdent à un rythme que même les trackers spécialisés peinent à suivre. Block ouvrait le bal avec un chiffre record : plus de 40% de la masse salariale limogée. Le marché salue la décision et fait bondir l'action de 25%. Il n'en fallait pas plus pour le reste du gratin de la tech qui attendait fébrilement, le doigt sur le bouton.

Oracle a licencié environ 30 000 personnes, Meta en a remercié 8 000, Amazon 16 000, Microsoft a proposé un plan de départs volontaires à 8 700 salariés. Le vocabulaire, lui, ne changeait pas : « réorganisation », « efficacité », « recentrage stratégique ». Puis Cloudflare a publié ses résultats du premier trimestre le 7 mai, et cette fois, quelqu'un a décidé d'appeler un chat un chat.

Cloudflare assume ce que les autres contournent

Le chiffre d'affaires trimestriel atteint 639,8 millions de dollars, en hausse de 34 % sur un an. Le bénéfice par action ajusté ressort à 25 cents (deux de mieux que le consensus). Les contrats supérieurs à 5 millions de dollars par an progressent de 50 %. Le même jour, l'entreprise a annoncé la suppression de plus de 1 100 postes, soit environ 20 % de ses effectifs mondiaux. C'est un peu comme annoncer un divorce pendant le repas de noces.

Dans un billet cosigné avec la cofondatrice Michelle Zatlyn, le PDG Matthew Prince explique que ces suppressions ne relèvent ni d'une coupe budgétaire ni d'une évaluation de performance. L'objectif est de redéfinir le fonctionnement de Cloudflare « à l'ère de l'IA agentique ». Lors de la conférence analystes, Prince a été plus direct encore. Les salariés qui utilisent les outils IA internes « sont deux, dix, voire cent fois plus productifs ». Les fonctions de support qui gravitaient autour d'eux « ne sont plus celles qui feront avancer les entreprises ». Autrement dit, l'IA ne remplace pas les budgets (comme chez Meta, qui redirige ses économies vers les GPU). Elle remplace les gens.

Chez Meta, la DRH Janelle Gale avait pris soin de préciser que l'IA ne figurait pas parmi les motifs officiels des 8 000 suppressions d'avril. Chez Oracle, le mail aux salariés ne mentionnait même pas le mot. Cloudflare, au contraire, en fait le motif principal, assumé publiquement, noir sur blanc.

Un usage d'IA multiplié par six, un cours qui décroche

L'usage interne d'IA chez Cloudflare aurait été multiplié par six en trois mois. Le chiffre, avancé par Prince lui-même, reste déclaratif (personne ne sait s'il mesure des sessions, des tokens ou des factures API). Le flux de trésorerie disponible atteint 84 millions de dollars. Les charges de restructuration, elles, s'établissent entre 140 et 150 millions selon le dossier SEC. Les salariés concernés conserveront leur salaire de base jusqu'à fin 2026, un package nettement plus généreux que la moyenne du secteur.

L'action a perdu 24 % le lendemain. La sanction reflète moins un doute sur les fondamentaux (qui sont solides) qu'un vertige collectif. Si l'IA permet de supprimer un cinquième des effectifs d'une entreprise en croissance de 34 %, la question qui suit est d'une simplicité désarmante : qui sera le prochain ?

En Europe, la question du cadre juridique reste entière

Le directeur financier Thomas Seifert a précisé que les coupes touchaient « toutes les équipes et géographies », hors commerciaux à quotas. Cloudflare dispose de bureaux à Lisbonne, Londres, Munich et Paris. L'Europe est donc concernée, même si aucun chiffre régional n'a été communiqué.

La directive européenne sur les travailleurs des plateformes, adoptée fin 2024, impose une supervision humaine des décisions algorithmiques en matière de conditions de travail. En France, un licenciement collectif de plus de dix personnes sur trente jours oblige à informer et consulter le CSE. Rien n'indique que l'algorithme ait directement désigné les postes supprimés. Mais la question de sa place dans le processus de décision (ne serait-ce que pour identifier les fonctions « devenues inutiles ») n'a rien de théorique.

Les trackers comptabilisent entre 120 000 et 150 000 suppressions de postes dans la tech mondiale depuis janvier. En face, Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta ont annoncé 725 milliards de dollars d'investissements IA pour 2026. Ce qui ne part plus en salaires part en capacité de calcul, et Cloudflare vient de formuler à voix haute ce que tout le monde chuchotait dans les couloirs.