Pour sa 70ème campagne de vols paraboliques, le CNES a fait décoller un Airbus A310 Zero G pour mener à bord quatre expériences médicales inédites, en micropesanteur, avec des retombées prometteuses pour la médecine spatiale et terrestre.

Des chercheurs en apesanteur, à bord de l'A310 Zero G. © Novespace/N.Courtioux
Des chercheurs en apesanteur, à bord de l'A310 Zero G. © Novespace/N.Courtioux

Chaque année, depuis l'aéroport de Bordeaux-Mérignac, un Airbus transformé en laboratoire volant décolle pour offrir aux chercheurs quelques secondes d'apesanteur et tester la médecine de demain. Le mois dernier, la 70ème campagne de vols paraboliques du Centre national d'études spatiales (CNES) a embarqué quatre expériences prometteuses. De la neurologie à la chirurgie en passant par les plasmas froids, les résultats pourraient changer bien des choses, dans l'espace mais aussi sur Terre.

À 8 500 mètres d'altitude, l'A310 Zero G du CNES transforme l'apesanteur en terrain médical

L'Airbus A310 Zero G de Novespace, une filiale du CNES, ressemble à un avion ordinaire… jusqu'à ce qu'il monte à 8 500 mètres d'altitude et plonge en piqué. En suivant une trajectoire en forme de cloche, appelée parabole, l'appareil crée brièvement un état d'apesanteur à bord. Pendant 22 secondes, les passagers et leurs expériences flottent. On a alors un terrain d'expérimentation unique, impossible à recréer au sol, qui accueille à chaque édition entre 10 et 15 expériences scientifiques.

Sur trois jours de vol, l'avion enchaîne 93 paraboles soit, une fois tout additionné, un peu plus de trente minutes d'apesanteur réelle. Trente minutes, ça paraît dérisoire. Mais c'est assez pour que des équipes de chercheurs testent des protocoles médicaux inédits, dans des conditions que les meilleures simulations terrestres ne peuvent tout simplement pas reproduire.

Parmi les expériences embarquées, Space-Time s'intéresse à ce qui se passe dans le cerveau quand on lui retire ses repères habituels. Des participants effectuent des mouvements précis de la main en rythme, pendant que les chercheurs leur coupent progressivement le son, la vue, ou les deux à la fois. Privé de ses informations sensorielles, le cerveau doit se débrouiller seul pour estimer l'espace et le temps. L'hypothèse est que ces deux types de distorsions auraient une origine commune dans le cerveau, une piste précieuse pour mieux comprendre et traiter les troubles vestibulaires, ces pathologies de l'oreille interne qui perturbent l'équilibre et la coordination des gestes.

Les participants testent l'orientation sans certains repères spatiaux. © Novespace/N. Courtioux
Les participants testent l'orientation sans certains repères spatiaux. © Novespace/N. Courtioux

SAFE et IRIS, deux projets fascinants qui réinventent les soins en apesanteur

L'expérience SAFE, portée par le CNRS et l'Université d'Orléans, mise sur une technologie surprenante, celle des plasmas froids. Concrètement, il s'agit d'un gaz rendu partiellement électrique à température ambiante, qui est ni brûlant, ni dangereux pour les tissus humains. Ce gaz a une propriété remarquable, en ce qu'il détruit les bactéries, y compris celles résistantes aux antibiotiques. Un seul dispositif compact pourrait ainsi, lors de futures missions spatiales, à la fois désinfecter une plaie et accélérer sa cicatrisation. Fascinant.

D'ailleurs, ce qui rend SAFE assez unique, c'est sa longévité. Là où beaucoup d'expériences scientifiques ne volent qu'une ou deux fois, l'équipe a embarqué ce printemps pour sa septième campagne consécutive à bord de l'A310 Zero G, une rareté dans le monde des vols paraboliques. À chaque édition, un nouveau palier est nouveau palier est franchi, comme si chaque vol ajoutait une brique. Observer si le plasma fonctionnait en apesanteur, puis introduire des cibles biologiques, maîtriser les paramètres, et maintenant tester les effets sur des cellules de peau. Les résultats alimentent déjà des études cliniques au CHU d'Orléans, et ont valu à l'équipe un Cristal collectif du CNRS en 2025.

Le projet IRIS, mené par la Société française de Radiologie avec le CNES et l'Institut de Médecine et de Physiologie spatiales (MEDES), démarre de la façon suivante : en route vers Mars, un astronaute souffre d'une colique néphrétique avec surinfection. Il n'y a pas de médecin spécialiste à bord, aucune visioconférence n'est possible, surtout que le délai de communication avec la Terre atteint entre 20 et 40 minutes. Lors de cette campagne, une équipe de radiologues a testé le drainage urétéral en apesanteur, un geste délicat qui consiste à débloquer un uretère obstrué, et que l'absence de gravité complique radicalement. Les fluides ne s'écoulent plus naturellement, les instruments flottent. Il y a un second enjeu tout aussi crucial : vérifier si de tels gestes pourraient être appris et réalisés par des non-spécialistes.

IURS-3, une expérience pour apprendre à intuber quand plus rien ne tombe

On en vient donc à l'expérience IURS-3. Ici, on s'attaque à un geste médical d'urgence parmi les plus critiques, l'intubation. Celui-ci consiste à introduire un tube dans les voies respiratoires d'un patient pour l'aider à respirer. Sur Terre, la procédure est déjà exigeante. En micropesanteur, elle devient un vrai, vrai casse-tête. Pourquoi ? Car le patient flotte, l'opérateur flotte, le matériel flotte. Tout doit être repensé de zéro. Les équipes ont ainsi pu disposer de 31 fenêtres de 22 secondes pour s'y exercer sur des mannequins, surnommés affectueusement Billy et Bob, en hommage au surnom de l'astronaute français Jean-François Clervoy.

C'est à bord de l'Airbus A310 Zero que les expériences ont été menées. © DLR / ESA / Airbus

L'expérience a aussi comparé différentes façons de rendre l'intubation accessible. Peut-on former rapidement quelqu'un qui n'est pas médecin à réaliser un tel acte ? Des outils de guidage assisté, voire robotisés ou intégrant de l'intelligence artificielle, peuvent-ils compenser le manque de formation ? Comment stabiliser efficacement un patient qui flotte ? Les questions pratiques ne manquent pas, d'autant plus que dans l'espace, un équipage ne comptera pas nécessairement de spécialiste à bord, et que ces gestes devront pouvoir être maîtrisés par n'importe quel membre de l'équipe.

Cette 70ème campagne aura en tout cas montré que les vols paraboliques ne servent pas qu'à préparer les astronautes. En forçant les chercheurs à repenser des gestes médicaux fondamentaux, comme soigner une plaie, intuber un patient, réaliser un acte chirurgical, et ce dans des conditions extrêmes, la micropesanteur fait émerger des solutions plus compactes, plus simples, plus robustes. Des solutions qui intéressent aussi, très directement, la médecine d'urgence terrestre, les interventions en zones isolées ou les opérations militaires. L'espace, finalement, comme laboratoire pour mieux soigner sur Terre.