L'ARCOM a publié ce jeudi son rapport annuel sur la lutte contre les contenus illicites en ligne. En 2025, près de 95 500 contenus ont été contrôlés par une personnalité qualifiée, avec une montée en puissance des images pédopornographiques générées par intelligence artificielle et l'émergence d'un terrorisme d'inspiration masculiniste.

Chaque semaine, des agents volontaires de l'ARCOM, le régulateur de l'audiovisuel et du numérique, s'installent devant des ordinateurs isolés du réseau habituel, une précaution technique indispensable pour consulter, en toute sécurité, des contenus que la police a demandé de retirer du web. En 2025, ce sont 95 481 de ces demandes qui ont été examinées et validées une par une. Au programme, on retrouve de la pédopornographie produite par intelligence artificielle, un premier contenu masculiniste requalifié en terrorisme, et un site dédié à des vidéos de personnes en train de mourir finalement bloqué par la justice française. Clubic a assisté à la conférence de presse du rapport d'activité de l'ARCOM sur la personnalité qualifiée.
95 000 contenus contrôlés en 2025, et une surveillance des retraits de contenus illicites qui se heurte au manque de moyens
Le titre de « personnalité qualifiée » ne vous dit peut-être pas grand-chose, mais la mission qu'il recouvre est impérieuse. Laurence Pécaut-Rivolier, magistrate à la Cour de cassation et membre du collège de l'ARCOM, joue le rôle d'un garde-fou indépendant. Elle surveille, aidée d'une dizaine d'agents volontaires, les décisions de l'Office anti-cybercriminalité (OFAC), l'unité de police spécialisée dans la cybercriminalité, qui a le pouvoir rarissime d'ordonner le retrait de contenus illicites en ligne sans attendre l'autorisation d'un juge. Un pouvoir exceptionnel, et c'est précisément pour cette raison qu'une autorité extérieure est là pour vérifier qu'il n'en est pas abusé.
Dès que l'OFAC repère un contenu illicite en ligne, par exemple une image pédopornographique, un clip de propagande terroriste, une annonce de vente de drogue ou une vidéo de torture, il envoie une demande de retrait au site concerné, qui a 24 heures pour s'exécuter. Si personne ne répond, l'office peut passer à la vitesse supérieure et demander aux fournisseurs d'accès à internet de bloquer le site, ou aux moteurs de recherche de le faire disparaître des résultats. À chaque étape, Mme Pécaut-Rivolier reçoit une copie de l'injonction, vérifie qu'elle est bien justifiée, et peut exiger que l'OFAC revienne en arrière, jusqu'à saisir le tribunal administratif si les deux parties ne s'accordent pas.
Sur l'année 2025, la personnalité qualifiée (Denis Rapone, membre du collège de l'ARCOM, conseiller d'État honoraire, est son suppléant) a passé en revue 95 166 demandes de retrait, 291 blocages de sites et 24 déréférencements, sans jamais avoir à reprendre l'OFAC sur une irrégularité. Un bilan qui pourrait sembler rassurant, mais Laurence Pécaut-Rivolier elle-même se garde bien de tout triomphalisme. « On est quand même à vider l'océan à la petite cuillère, et on n'a pas la moindre idée du nombre réel de contenus qui sont en circulation. » Autrement dit, les 95 000 contenus contrôlés ne représentent qu'une infime partie de ce qui circule réellement sur le web. L'occasion de rappeler qu'avec une dizaine d'agents pour faire ce travail colossal, les équipes sont largement sous-dimensionnées, même si l'autodétection à l'aide de mots-clés et de robots facilitent le ciblage des contenus illégaux.

L'IA génère désormais des images pédo et ça change tout pour les autorités
La pédopornographie représente à elle seule 96 % des contenus dont l'OFAC demande le retrait. Mais l'année 2025 a introduit un phénomène nouveau et inquiétant, vous le devinez : l'intelligence artificielle. Celle-ci est désormais utilisée pour fabriquer des images sexuelles mettant en scène des mineurs qui n'existent pas. Une distinction qui ne change rien sur le plan légal, comme le rappelle clairement le rapport. « Toute forme de représentation d'un mineur présentant un caractère pornographique, y compris lorsqu'elle est générée par utilisation de l'intelligence artificielle, est interdite. » Virtuel ou réel, le contenu reste un délit, et il s'ajoute aux contenus, eux, bien réels.
Le rapport formule également une mise en garde directe à destination des parents. Les pédocriminels ne se limitent pas à chercher des contenus explicites. Des photos tout à fait ordinaires d'enfants, comme une sortie à la plage, un anniversaire, un moment de jeu, publiées sur les réseaux sociaux sont régulièrement récupérées et partagées sur des forums spécialisés, où elles prennent un tout autre sens. « De nombreuses photos d'enfants publiées en ligne, aussi anodines soient-elles, sont récupérées par des pédocriminels et diffusées sur des forums spécialisés », alerte Mme Pécaut-Rivolier. Un rappel simple, mais qui devrait faire réfléchir des parents avant chaque publication.
En matière de terrorisme, les contenus produits par Al-Qaïda et l'État islamique restent les plus fréquents, mais une tendance nouvelle s'affirme. Il s'agit des contenus issus de la mouvance suprémaciste et d'extrême droite, qui sont en nette augmentation. Surtout, 2025 a marqué une première en France, avec un contenu masculiniste, donc qui prône une idéologie hostile aux femmes et appelant à la violence, qui a été officiellement qualifié de terroriste. Une décision directement liée à l'ouverture, en juillet 2025, d'une information judiciaire antiterroriste pour un projet d'attentat d'inspiration « incel » à Saint-Étienne, une mouvance regroupant des hommes qui se considèrent victimes des femmes et revendiquent parfois le recours à la violence.
L'ARCOM a obtenu le blocage d'un site américain gore devant la justice française
Depuis février 2025, l'OFAC a reçu une nouvelle compétence, qui lui permet de demander le retrait d'images de torture et d'actes de barbarie. Un terrain juridique inédit, encore peu sollicité (seulement 17 demandes en quelques mois) mais qui a déjà produit un résultat concret. C'est précisément grâce à ce dispositif que le site watchpeopledie[.]tv a été identifié et signalé. Cette plateforme américaine, abjecte, collectionne les vidéos de personnes en train de mourir (par accident, exécution ou suicide), parfois accompagnées d'émoticônes ou de commentaires railleurs envers les victimes.
Ni le site ni son hébergeur technique, la société Cloudflare, n'ont donné suite aux demandes de retrait de l'OFAC. L'ARCOM a donc franchi une étape supplémentaire en saisissant directement la justice. Et en décembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a tranché en ordonnant aux principaux fournisseurs d'accès à internet français (Orange, Free, SFR, Bouygues) de bloquer l'accès au site pour tous leurs abonnés. Une mesure indéfinie, maintenue « tant que durera la diffusion du contenu illicite par le site watchpeopledie.tv », selon les termes mêmes du jugement.
Depuis juin 2025, l'OFAC peut également s'attaquer aux annonces de vente de drogues en ligne, une compétence toute récente qui explique le nombre encore modeste de 160 demandes de retrait. Il faut savoir que l'office intervient pour l'instant uniquement lorsqu'un signalement lui remonte le cas. Mais ce que les agents découvrent sur ces pages laisse sans voix : des photos des produits, des promotions pour les commandes en gros, des options de livraison à domicile. « Des photos des produits stupéfiants, une offre de réduction si vous faites une commande en masse, une proposition de livraison à domicile », précise Mme Pécaut-Rivolier. Du commerce en ligne, en somme, mais pour de la drogue.
Au fond, ce rapport dit une chose simple : le web illicite évolue plus vite que les moyens pour le combattre. L'ARCOM le sait et le reconnaît elle-même, et tant que l'OFAC ne comptera qu'une poignet d'agents dédiés à la détection, contrôler 95 000 contenus restera une victoire très symbolique face à un océan dont personne ne connaît vraiment la profondeur aujourd'hui.